Communication

Mon expérience de designer graphique free-lance au Cameroun, par Alexandre Djengue

Note de l’éditeur : Hi guys ! What’s up ? Rires. Je suis extrêmement heureux depuis avant-hier. Oui, « extrêmement » comme dans « resplendissant de joie » et « abîmé dans ses transports » – il n’y a jamais rien de mesuré ici, c’est abusé ! Rires. Venons-en au fait. Lorsque j’ai décidé d’ouvrir cette nouvelle rubrique sur LBD il y a six mois, j’avais en tête des formats précis. Une fois le cahier des charges établi, j’ai donc contacté différents rédacteurs, susceptibles de me fournir le contenu que nous voulions : un retour d’expérience honnête et déconstruit (c’est dans notre ADN après tout) de leur expérience. Mais pas seulement, sourire – vous découvrirez je l’espère les différents formats au fur et à mesure. Très peu de gens ont été capables de surmonter la « peur » du cahier des charges. Moins encore ont réellement su sortir d’eux ce que nous en attendions. Et malheureusement, parmi ces derniers, seule une petite poignée a su dépasser la critique que nous leur avons adressée.

Celui dont vous allez lire les lignes dans quelques instants a accepté de le faire, avec une humilité, une simplicité et une bonne humeur qui nous ont fait sourire. Et il s’est montré tout aussi exigeant, sinon plus. Cet article a fait l’objet d’un grand nombre d’aller-retour entre lui et nous (c’était une expérience inédite, même pour la seule rubrique avec un regard non Ace pré publication). À la lecture du second jet de ce texte, nous avons eu envie de pleurer. Mais nous avons ri vaillamment – le swag avant tout, as always ! Rires. Nous espérons que vous serez aussi fiers de la valeur collective créée pour notre communauté que nous le sommes, et que cette valeur vous encouragera à Ace. Notre leitmotiv. « Excelle », sourire. Place à la gemme.


Alexandre Djengue dit « Xtincell » est un designer graphique et un webdesigner camerounais. Il est également photographe professionnel, ainsi que consultant en média digital. Il est plus connu sous le pseudonyme « Geek de brousse », du nom éponyme de son blog, où il écrit essentiellement sur la tech, l’univers des mangas, la société camerounaise et les jeux vidéo. Yep, c’est un vrai geek. Et il est honnête, pas adepte de la langue de bois pour un sou et très disposé à exposer la réalité de son parcours afin d’aider d’autres que lui à ne pas commettre les mêmes erreurs, et à profiter de ce qu’il a mis du temps à découvrir. En six mots, à faire un vrai retour d’expérience. Utile. Sans fards. On lui balance le micro ? Allons-y.

 

Compatriotes du Web, hello !

 

Je suis Alexandre « Xtincell » Djengue, 27 ans, Camerounais, diplômé polytech d’une licence pro en télécoms et réseau. Je suis également designer graphique autodidacte, c’est en cette qualité que j’interviens aujourd’hui. Même si honnêtement, ce dernier terme (« autodidacte ») sonne comme une escroquerie à mes oreilles : nul ne s’accomplit tout seul.

Il est néanmoins vrai que je n’ai pas appris tout ce que je sais par le biais d’une formation « classique ». D’un cursus général sanctionné par un Bac D, mais ne portant pas grand intérêt à la médecine, je me destinais à une carrière tout à fait prometteuse de fonctionnaire sans ambition.  Mais à l’époque déjà, au-delà de ce but avoué, mes centres d’intérêt me portaient vers autre chose : j’étais plus que ce que j’aurais pu me contenter d’être, j’étais un geek, féru d’animation japonaise, de jeux vidéo et d’informatique, et mes passions m’ont fait entrevoir un monde qui n’était pas dans mon plan de carrière. Comme disait ma mère : « le métier que tu feras n’existe pas encore ».

À la fin des années 90, il était plus facile de concevoir des jeux fonctionnels plutôt qu’esthétiques. C’était l’âge d’or du style 8 bits. Tandis que les autres techies de mon entourage s’intéressaient au code source du jeu vidéo, j’étais autrement plus fasciné par les différentes formes de design de cette industrie. Je souhaitais comprendre comment on arrivait à transmettre en une seule image, une seule seconde, un tel volume d’informations. Le game design, le design d’UI, le design d’UX, et le chara design (design qui a pour objet de donner vie aux personnages de jeux vidéo et d’animation, en concevant en détail leur personnalité, leurs traits de caractère, qualité, défauts, vêtements, histoire, relations, etc. NDLR) sont des processus de création qui m’ont tout de suite plu. C’est ainsi que j’ai décidé de m’intéresser sérieusement à la direction artistique dans l’univers des jeux indépendants, cette activité consistant à harmoniser toute la partie créative d’un projet.

I. Les origines de mon intérêt pour le design graphique

Dès la classe de première, j’étais doté de la passion d’apprendre ainsi que de la volonté nécessaire pour satisfaire ma soif d’apprentissage, en dépit d’un environnement où deux heures de connexion internet représentaient 5% du SMIC, pour un débit médiocre. C’est d’ailleurs en toute honnêteté que je vous informe que j’ai étudié les télécoms pour être sûr de vivre dans une société où j’aurais un accès illimité à internet gratuitement ou presque ; je m’assurais de ce fait les connaissances et le savoir-faire nécessaires afin que rien ne m’y empêche. Aucun mot de passe. Rien. Spoiler : ça a marché.

Avec un ami, j’espérai à l’époque créer mon propre jeu vidéo avec une finition impeccable, alors j’étudiais tout ce qui pouvait s’y rapporter. Musique, technique scénaristique, interface utilisateur, etc.. Tout ce qui pouvait me permettre de mieux raconter une histoire, d’offrir une expérience unique au joueur. Nous développions alors un jeu amateur sur une plateforme de création de jeux RPG édité par des Japonais (ASCII puis Enterbrain) : RPG maker XP.

Le monde du jeu amateur indépendant (ou jeux indie) était rempli de personnes comme moi, désireuses d’offrir quelque chose d’unique, de non formaté. De nombreux makers concevaient des merveilles à partir de RMXP, des mondes vastes dignes des Final Fantasy sortis dans le temps sur Game Boy. De véritables perles de culture avec des directions artistiques soignées, avec un forum dédié pour se rencontrer et recruter d’autres passionnés afin de combler un besoin en musique, en écriture, en graphisme ou… en programmation évidemment.

Une fois mon Bac en poche, j’ai fait le tour de tous les concepts graphiques sur lesquels je pouvais mettre la main, de même que des différentes disciplines et techniques disponibles. J’avais découvert Photoshop, et entrevue la montagne à gravir pour devenir un graphiste accompli. Sur les forums indie, sous le pseudonyme de « Brazier », j’avais également eu la chance de rencontrer et de côtoyer plusieurs professionnels de pays différents qui travaillaient sur des jeux indépendants. Comme Renaud « Kayzer » Sauzet ; Stephanie « Dentelle » Desbourdes, une musicienne à l’oreille absolue ; Christophe « Startos » Gonçalves, graphiste pour une gendarmerie française ; Nicolas « Waye » SAN AGUSTIN, un rédacteur daltonien amateur de science-fiction ; et quelques autres à travers le projet Koruldia, ou encore Gaetan « Spartan » Weltzer, mon mentor désigné, un fantastique digital-painter aujourd’hui initiateur du site digitalpainting.school (la plus grosse communauté d’apprentissage online de digital painting francophone) qui m’a gentiment guidé pendant longtemps.

Mon processus faussement autodidacte impliqua donc plusieurs mentors et des centaines de professeurs via des sites de tutoriaux, des blogs, quelques forums, ainsi que des vidéos YouTube. Des ressources inestimables qui ont pour la plupart disparu d’internet avec l’époque qui les a vus naître. Grâce aux leçons apprises de ces multiples contacts et suite aux changements induits, je me prends une claque d’humilité, et je change également de pseudo pour « Xtincell ». « Parce que nous ne sommes qu’étincelle dans le brazier qu’est l’univers. » [L’orthographe est volontaire].

II. Se confronter à la réalité

1/ Liberté VS sécurité + lucidité ?

Durant mes études supérieures en télécommunications j’ai longtemps tourné en rond. Les nuits blanches de séries japonaises, de films d’anticipation, de rébellion, des romances et des drames initiés au nom de la liberté me rappelaient également à quel point je détestais ma filière. Je passais le plus clair de mon temps sur les forums de création, à apprendre l’impact de petites choses dans l’élaboration du jeu vidéo. Des « petites choses » comme la musique, la narration, l’utilité des interfaces graphiques (les GUI), l’ingéniosité du storytelling, … tout ce qui relevait de l’expérience utilisateur, ainsi que de celle du joueur. La valeur ajoutée de chaque élément en fait.

Tout ce que je voyais me confortait dans l’idée que ce qui comptait réellement, c’était ce qui améliorait la vie, créait de l’expérience. Le design pouvait servir à créer de nouvelles sensations. Et je devais accepter et respecter l’importance du matériel de travail. L’importance de la technique. La valeur de l’expertise.

D’abord fasciné par le monde du jeu vidéo, je me suis enfin concentré totalement sur le design graphique. Le web design, la photo, le dessin, le visuel en général. Et leurs outils. Je me voyais déjà free-lance. Designer consultant. Libre de voyager au gré de mon crayon et de ma créativité comme un véritable aventurier. C’est durant cette période que j’ai créé mon blog, Geek de brousse et que je me suis mis à tester YouTube. J’avais 22 ans.

Mes années universitaires me semblant ne jamais vouloir se terminer, j’ai fait un décrochage scolaire pour la première fois de ma vie. Je désirais pourtant ardemment en finir le plus rapidement possible. Je me sentais pris au piège de quelque chose qui ne me convenait pas. Qui ne me permettait pas de m’épanouir. Je ne pouvais pas changer de filière, et j’avais besoin d’internet pour apprendre. Je me devais de terminer mes études de télécoms pour accéder à ce monde ou j’aurai tout le temps internet. Je me devais de suivre le plan pour obtenir ce que je désirais le plus. De plus il me fallait être réaliste, consultant en design ça ne payait pas. Les boîtes IT ne recrutaient pas de designer. Ayant constaté que mon rêve était non pertinent par rapport aux réalités de mon environnement, j’ai donc baissé les bras.

C’est avec le soutien de ma mère que j’ai trouvé la force de reprendre les matières que j’avais foiré et que j’aie finalement obtenu ma licence d’ingénieur télécoms, accepté des boulots d’informaticien, passé une certification de sécurité réseau Cisco et même travaillé en centre d’appels un temps pour le compte de SFR. La pression d’opérateur était quelque chose que j’avais sous-estimé, et je ne compte plus le nombre d’inconnus que je devais écouter se plaindre quotidiennement du même problème de mot de passe wifi. Côtoyer des gens de mauvaise humeur, ça affecte lentement l’humeur générale. Point positif : cela a fortement amélioré mon relationnel et surtout, je suis devenu extrêmement courtois quand j’appelle un service client. Et je ne m’éternise pas au téléphone. Je sais à quel point ça fait du bien au moral et au quota (les opérateurs sont payés au nombre de clients traités). Ma vie bien réglée m’assurait une sécurité matérielle, cependant Photoshop me manquait : pendant mon day job, je ne pouvais pas faire de veille car nous bossions dans un immense openspace coupé du monde avec nos téléphones dans nos casiers a l’entrée, il m’était donc totalement impossible de mener deux vies en même temps. Ce qui signifiait : aucun moyen d’apprendre en cachette. J’avais l’impression de faire du surplace. Je me sentais mourir.

J’ai démissionné.

Je me suis lancé.

2/ Le design graphique à plein temps

J’ai atterri dans une boîte d’e-commerce. Sellkako. Ça démarrait à peine et ils avaient besoin de quelqu’un qui soit bon à Photoshop. Bingo ! J’y ai tenu deux mois. Deux mois pendant lesquels je bossais avec un photographe qui m’a marqué, Daddy Massoda. Nikoniste (adepte de la marque Nikon en opposition au Canoniste NDLR). Adepte des photos de mariage et de la retouche fine. Très fine. Nous avons mis en place un workflow pour shooter des produits et les mettre sur le site internet. Il photographiait, je détourais, c’était un beau duo. Plus tard, je rencontrais Ulrich FOPA. Un graphiste/marketiste qui m’a frustré : il n’était pas meilleur graphiste que moi. Mais il était meilleur vendeur.

Et je ne le savais pas encore mais j’allais apprendre à quel point c’était une compétence importante. Car rien ne sert de faire le plus beau des designs s’il n’arrive pas à se vendre.

Pendant ce temps, celui qui devait me payer jouait la montre  (trois ans plus tard, il ne m’a toujours pas payé). Bref je suis parti. J’ai claqué mes économies dans un appareil photo pro : un Canon 550D avec zoom Sigma 70-300 nm. Et j’ai commencé à faire de la photo. Tous les jours.

Suite à la croissance foudroyante des smartphones dans l’environnement camerounais, de nombreuses opportunités sortaient de terre, notamment le marché de la conception d’application mobile, et donc du design d’interface. Mais mes copains développeurs n’y ont pas prêté attention.  Moi, j’y voyais l’occasion rêvé d’apprendre le design sans délaisser les télécoms. À cette période, je cherchais à faire quelque chose de ma vie après le centre d’appels et je n’arrivais plus à apprendre quoi que ce soit. Le mur de verre. J’ai dû me faire une réflexion : quitte à ne plus apprendre, autant commencer à transmettre. Cela me permettrait de consolider les acquis, de devenir un véritable full stack designer, capable de mener un projet créatif de bout en bout.

C’est en cherchant des écoles qui offraient des formations en design que j’ai fait la connaissance de quelques figures du design camerounais, notamment Henri Lotin de l’académie Lotin Corp.

Mais jetais encore dans la période ingrate durant laquelle on se dit « pourquoi ne fait-il rien de particulièrement impressionnant mais qu’il s’en sort quand même mieux que moi ? ». [J’ai compris plus tard que le fait même que je sache qu’il existe était le fruit d’un travail constant de content marketing. La force est dans le travail.]

Bref j’étais donc à la recherche d’un puits où déverser mes connaissances quand j’ai appris via un contact l’ouverture d’une académie de formation pour la conception d’application mobile, DART. Le projet vendait indirectement du rêve quand on sait que durant l’année 2016, beaucoup de concepteurs d’application avaient reçu divers prix d’innovation de la part de l’État ainsi que d’entreprises publiques/privées. Devenir concepteur d’application, c’était augmenter ses chances de passer à la télé et de manger l’argent des business angels. Et peut-être d’être mentionné dans Forbes.

J’ai toujours et de tout temps insulté le design des applications camerounaises, sans pour autant contester leur qualité technique (la plupart des applications développées au Cameroun sont incubées par Activspaces, un vivier tech qui a su transformer des pierres en graine). Lorsque je me suis rendu compte que j’avais la possibilité d’avoir un impact sur les pierres dès la taille, je me suis proposé comme formateur chez DART. Fausse alerte : ils n’avaient pas de module design dans toute la formation. Pas une seule heure.

Comprenez bien que je voulais enseigner par pur esprit d’indignation, ce n’était pas forcément dans une logique pédagogique. Je ne disposais d’ailleurs pas à ce moment-là de la maturité nécessaire pour enseigner de toute façon. Je soupçonnais en plus que je serais mal payé (les élèves étaient des étudiants, pas des cadres en reconversion), et comme j’avais claqué tous mes sous dans mon appareil, j’avais besoin d’argent. J’avais déjà travaillé à l’oeil pendant deux mois pour quelqu’un, pourquoi insister ? J’ai shooté leur remise de diplôme, constaté que leur formation était essentiellement technique et… visuellement moche. Puis je me suis éclipsé.

Je me suis fait une raison, il y avait quelque chose a faire, mais je n’étais pas prêt.

3/ Remises en questions, évaluations et élaboration d’un modèle pertinent pour augmenter les chances de réussite dans l’activité de free-lance au Cameroun

Être free-lance implique d’avoir conscience d’énormément de choses que j’ignorai ou sous-estimais : la connaissance de mon secteur, ses bonnes pratiques… Celle de la concurrence, des techniques de vente ; la relation client, la mise en place et l’optimisation des processus, la sous-traitance… Autant de choses dont on n’a pas vraiment conscience quand on se dit qu’on va « travailler à son compte chez soi », en oubliant qu’on aura des factures à payer, du matériel à remplacer, et des sous à mettre de côté… toute l’année.

Pour devenir full stack designer, je devais maîtriser tout le processus de création graphique : l’interrogatoire client pour comprendre son besoin et diminuer les échanges, la rédaction du cahier des charges, la conception graphique pour tous les supports d’impression, la photographie, l’UI pour le webdesign, le marketing pour la promotion du contenu du client et la vente pour négocier les tarifs. À cela, il fallait rajouter une bonne connaissance du droit du travail et de la paperasse administrative.

Le plus dur c’était la régularité dans la qualité du travail. Contrairement à l’idée reçue, le matériel personnel tombe souvent en panne, internet peut partir sans raison, et le fournisseur d’électricité peut décider de gâcher votre soirée sans que vous n’y puissiez quoi que ce soit. Et votre client ne s’attendra pas à une excuse du genre « le chat a mangé votre devoir ». Ça représente encore plus de pression. Il y a également le problème de la motivation : souffrir dans un domaine qui vous passionne peut facilement vous décourager et vous empêcher d’avancer pour de bon. Le fait de commettre des erreurs de débutant à un impact fort sur le moral, tel qu’on en arrive à se demander si c’était possible de réussir, sans parler du réalisme de la chose.

J’ai tenu quelques mois, et pour améliorer ma qualité de service, j’ai investi dans une station de travail dernier cri qui m’a coûté toutes mes économies. Mais mon client du moment, Banahealth, était bien content du travail rendu. J’ai ensuite rejoint un cabinet de conseil où je m’occupais de tout ce qui était graphique et web. L’équipe ne comptait alors que des financiers mais aucun vendeur. C’est durant cette période que j’ai compris pourquoi la vente et le marketing relevaient plus de la communication que de la finance. Et que j’ai réalisé que je ne savais pas vendre. Plus précisément : que je ne voulais pas savoir. Une erreur de tech. Une erreur de pauvre tech snob qui juge la technique et la compétence au-dessus des considérations mercantiles.

« Si c’est bon cela va forcément se voir et donc se vendre tout seul » est une fable.

J’avais l’impression qu’en devenant vendeur, je ne vaudrai pas mieux que ces gens qui vous envoient des mails pour vous convaincre d’acheter un produit miracle qui réglera tous vos problèmes. Je pensais à ce moment que tout le monde était capable de savoir ce qui était bien pour lui. Mais j’avais négligé une chose essentielle : dans mon refus de vendre, je laissais le client à lui-même. Trahissant ma volonté d’accompagner l’autre et de lui offrir une expérience différente. J’ai pris conscience que le design commence avant même le visuel. En me cantonnant au design graphique, j’avais ignoré l’essentiel. Et résultat des courses, nous n’avions pas de clients. J’ai donc revu mes fondamentaux. Notamment les travaux de Dieter Rams, designer produit chez Braun, dont j’ai parlé dans un article intitulé 10 grands principes du design sur le blog d’un cabinet de conseil dont je fais partie, Upgraders.

Pour résumer sommairement, le design universel se doit d’être équitable, flexible, intuitif, accessible, tolérant à l’erreur, et « coûter » peu d’énergie. Un bon vendeur sait ce que le client veut. Et le lui offre de la meilleure des manières.

Je voulais offrir une expérience agréable. Je devais apprendre ce que le client considérait comme telle. C’est aussi la période durant laquelle j’ai dû admettre que toute le monde n’apprécie pas un produit de la même façon, peu importe la qualité de ce produit. En passant, je suis tombé amoureux de la stratégie de content marketing de l’éditeur américain Riot Games pour le jeu League of legends. Je crois que devenir une filiale de la chinoise Tencent Holdings a dû légèrement améliorer leurs possibilités en termes de communication. Légèrement.

Sur les conseils d’un aîné expert inbound marketing, Paul Emmanuel Ndjeng, j’ai passé une certification introductive proposée par Hubspot. J’ai pris conscience des efforts nécessaires pour réussir et surtout, du fait que j’avais une approche dans laquelle beaucoup tombent souvent par erreur.

Les auto-entrepreneurs au début se disent souvent que l’important c’est de faire un bon travail. Que si les premiers clients sont satisfaits du produit, la suite va venir toute seule. C’est ARCHI FAUX. Les clients ne se satisfont pas que du produit mais également du service. Le produit ne peut se suffire à lui-même. Et l’inverse est redoutablement vrai. Un service parfait ne peut compenser un produit bancal. Cf les Google Glass.

La vérité, c’est qu’un entrepreneur est une mini-entreprise a lui tout seul, tour à tour jouant le rôle de technico-commercial, comptable, juriste, pigiste, chauffeur et parfois plombier. Il a de vraies heures de travail et ce, même s’il bosse dans son lit. Et il a des impôts à payer, des factures à gérer, et des clients à trouver. En moyenne, un entrepreneur passera cinq heures de sa journée à travailler réellement, tandis que trois heures seront consacrées aux diverses tâches administratives et stratégiques. Le reste du temps, il doit se reposer, s’occuper de lui et organiser son temps. Transformer les rencontres en opportunité. Mettre à jour son elevator pitch. Chercher à gagner sa vie. Se battre !

Lorsque j’ai eu l’occasion de tester le rôle de business-developer pendant une brève période, c’était auprès d’un des meilleurs pitcheurs* que j’ai pu rencontrer. [*du verbe pitcher, prononcer des discours]. J’y ai pris conscience de mes limites, et de ce qu’il fallait pour réussir. Et également du fait que, peu importent mes préoccupations de tech à propos d’un produit, « le client s’en fout ».  Il m’a donné l’occasion d’éprouver mes propres compétences et pendant cette période, j’ai essayé de formaliser tout ce que je savais sur l’auto-entrepreneuriat afin de répondre à la question : que faut-il pour être free-lance (au Cameroun NDLR) ? La réponse figure dans un article intitulé « Le guide de survie du designer Camerounais » sur Geek de brousse. J’en ai décortiqué les différentes étapes au cours de meetups mensuels où je mettais en forme l’activité de free-lance et les connaissances juridiques, économiques, et sociales à posséder avant de penser à se lancer dans n’importe quelle activité technique. Pour résumer grossièrement les motivations qui sous-tendent ces différents domaines par analogie :

  • juridique : parce que si tu achètes de la farine de contrebande, t’es bon pour la taule ;
  • économique : parce que si tu mets gratuitement tout le temps un supplément crème dans tout ce que tu vends, a la fin de la journée t’as plus de crème et plus de sous ;
  • sociale : parce que si t’es pas poli, personne n’achète ton gâteau.

Mon but derrière tout cela est de produire un kit de survie des métiers graphiques dans un format didactique, contextualisé et complet (technique, administration, droit, argent et rapport commerciaux). Mais il me fallait encore mettre à l’épreuve du terrain tout ce que j’avais modélisé sous forme de théorie, du fait des leçons tirées d’une expérience personnelle, afin de vérifier s’il était pertinent de les systématiser. C’est là que j’ai reçu par un autre ami une offre d’emploi particulière : implémenter un studio photo. Une occasion en or d’évaluer ma théorie.

4/ La mise en pratique et l’évaluation du modèle 

C’était l’occasion d’éprouver totalement tout ce que j’avais acquis. Être le premier employé recruté m’a permis d’apporter ma contribution dès les lueurs du projet, sur différents aspects.

TECHNIQUE : je me suis enfermé pendant deux semaines dans le studio pour réviser l’intégralité du matériel. En lisant toutes les notices. Pas besoin d’avoir toutes les fonctions sur le bout des doigts, mais il est important de connaître toutes ses options lorsque l’on est en environnement de production. « Plus d’options » équivaut à plus de possibilités créatives. Et ça fait la différence.

ADMINISTRATION : mon employeur avait déjà réglé la majeure partie des détails administratifs dans l’esprit de ce que j’avais théorisé avant d’arriver. Un point pour moi.

DROIT : protection de la création, droit d’auteur, droit à l’image, cession de droit, … La manière dont je rédige un contrat de prestation de services entre aujourd’hui et il y a deux ans a largement évoluée entre-temps. Et certaines lourdeurs administratives sont nécessaires pour éviter des procès qui sortent de nulle part. Un ami graphiste s’est mangé un procès pour droit à l’image alors qu’il était dans son droit. Ce qu’il ignorait. Son avocat également. Il a perdu. Je l’ai su trop tard.

Lisez les textes. Prémunissez-vous. C’est important.

ARGENT : CODB (Cost of Doing business NDLR), coût horaire, génération de facture, suivi d’impayé, établir des devis rapidement, etc. sont autant de compétences à maîtriser sur le bout des doigts. J’ai monté un excel rempli de tableaux croisés dynamiques qui me donnent en temps réel combien coûte quoi dans l’entreprise en fonction de différents paramètres. Que ce soit un produit ou un service. C’est du sur mesure. Et c’est rassurant. Et comme le dit ma comptable de mère : « les tableaux croisés dynamiques, c’est la vie ! ».

RAPPORTS COMMERCIAUX : livraison ou non des fichiers sources, gestion des délais, éviter les faux clients, … à ce jeu, le travail en centre d’appels m’est revenu comme une bénédiction.

En gros, j’ai pu intervenir sur l’identité graphique, les achats matériels, mais aussi sur le design des locaux, la logistique générale, les bases de la comptabilité et de l’aspect commercial. J’ai compris, observé et copié d’excellents vendeurs, comme Olivier Madiba, William Elong ou Dominique Hodieb. Mais aussi le process professionnel de photographes et de studios photo, comme Studio Dokoti ou Peter McKinno, un photographe et vidéaste exceptionnel qui est devenu un objectif à atteindre. J’ai pu affiner le concept de CODB (Cost of Doing business) sur lequel je travaillais depuis un moment déjà, qui permet de déterminer de manière précise le seuil de rentabilité d’une entreprise afin de la mettre en perspective avec les coûts pratiqués sur le marché. Et ce, afin de détecter de manière immédiate un échec financier prochain ou la planification précise de la croissance de l’entreprise. (réf : How to succed as a creative long term : know your C.O.D.B).

Étrangement, de nombreuses personnes se lancent sans connaître leur CODB et sont surprises d’échouer à la fin de l’année. Ou sont juste incapables de connaître leur croissance. C’est pourtant un calcul simple à faire (même si c’est un peu long) qui consiste à additionner toutes les charges annuelles et la diviser par le nombre de jours travaillés dans une année (entre 50 et 200 jours max suivant le volume de travail). Cette charge annuelle comprend l’amortissement annuel de l’équipement, les travaux, les factures,  … bref tous les éléments nécessaires au fonctionnement de l’entreprise. Et ce indépendamment des besoins personnels de l’entrepreneur qui se résument eux à une ligne : le salaire.

Tout ça m’a surtout donné envie d’aller travailler hors du pays. Car actuellement, j’ai l’impression de vendre de l’eau triplement filtré dans un Sahara préoccupé par l’idée d’acheter de la bière, ou de l’eau croupie.

Je peux toujours viser les expatriés et les entreprises qui ont un pouvoir d’achat notablement au-dessus de la moyenne, mais ça implique souvent une réputation préalablement acquise à l’extérieur du pays. Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui je fais ce que j’aime, j’ai internet, des proches qui m’ont soutenu tout du long, et ça ne s’est pas fait un jour.

J’ai appris également que passer des certifications en plus de votre Bac/BTS/Licence Pro ou whatever ça combat le chômage : les certifiés Cisco que je connais ont tous trouvé du travail dans la semaine où ils ont validé l’examen. J’ai moi-même bossé en centre d’appels juste après avoir validé la mienne. Je souhaite maintenant être certifié formateur expert Photoshop. Ce sera long, mais je serai le seul du pays et ça, ça n’a pas de prix (bon, un peu plus de 3000 euros de formation sans compter les frais d’examen, mais à la fin, je pourrai former :3 et les deux premiers élèves vont rembourser xD ). Et j’espère aller photographier le Japon durant les J.O. et acheter des figurines de mes personnages préférés.

Ce qui m’amène au plus important, qui justifie tous ces écrits : ma motivation.

III. Pourquoi je fais tout cela ?

Il m’aurait été impossible de réaliser ne serait-ce que la moitié de ce que j’ai accompli sans le soutien de ma famille ou  les conseils d’un ami. Il y a eu beaucoup de passages à vide et parfois, je voulais juste tout arrêter et trouver un travail de… fonctionnaire sans ambition qui m’aurait épargné tous le stress que j’endurais. Mais c’est justement toute l’expérience que j’accumulais, ce sentiment de solitude, celui là même qui m’a fait pousser à écrire sur un blog, qui m’a maintenu à flot :

si je me sens ainsi, d’autres doivent se sentir pareil. Et ils doivent savoir qu’ils ne sont pas seuls.

« Ce qui doit être fait sera fait par ceux qui en sont capables » Psycho-Pass

Je pense que les meilleurs designers ont une grande influence sur leur prochain. Et une grande responsabilité en regard de ce pouvoir. Ceux qui ont le pouvoir de guider les gens doivent les guider et doivent avoir conscience de ce pouvoir et s’en servir pour défendre leur conviction profonde. Ce n’est que comme ça que l’on surpasse la notion de graphiste, de full stack designer, pour devenir un artiste. Oscar Wilde a écrit un jour que « La sagesse c’est d’avoir des rêves suffisamment grands pour ne pas les perdre de vue lorsqu’on les poursuit ». Les rêves peuvent changer, mais vous ne devez jamais arrêter de courir pour autant.

Votre œuvre vous survivra et se transmettra, elle laissera un témoignage de ce que vous étiez et de ce que vous vouliez pour ce monde. Assurez-vous que le message que vous laissez soit celui que vous voulez. Pour ma part, j’essaie de faire de ma vie une expérience  positive pour les autres, et mon œuvre, un instrument pour atteindre le bonheur.

C’est mon Ikigai, ma raison de faire tout ce que je fais. Et mon héritage.

C’était Alexandre « Xtincell » D., et cet article était très long à écrire xD.

Cordialement.

 

Alexandre Djengue, @Xtincell


Avouez que vous avez adoré ? Sourire. LBD’s DNA at his fullest ! Rires. Vous pouvez abuser du Stabilo, après l’avoir imprimé of course (coucou Mike). La règle majeure sur LBD est de se montrer honnête. La seconde est d’accepter un principe fondamental : ouvrir et déconstruire son parcours, ses motivations, ses productions. Cela implique de la vulnérabilité, de la confiance, et du courage. Ainsi qu’un profond désir de créer réellement de la valeur collective. Cette dernière est toujours, en toutes circonstances, au-dessus des intérêts personnels lorsqu’il y a conflit d’intérêts possible. Ça fait peur ? Le courage n’a jamais été l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre pour un idéal qui nous dépasse.

Une maison a des règles. La règle principale ailleurs semble être l’adhésion du public. La paix et la bonne entente générale ainsi que la préservation des sensibilités à tout prix. De même que la préservation de son image comme individu bien sous tous rapports. Well ce n’est pas le cas ici, vous venez d’en avoir une démonstration. Quand on dit « qu’est-ce que c’est que cela ? » on veut savoir ce que c’est réellement, pas faire semblant de le chercher. Ce qui implique de se dépouiller de tout oripeau susceptible de nous masquer la réalité. Surtout s’il s’agit d’un mensonge ou d’un biais interne (j’ai réalisé telle chose, j’ai tel background donc j’ai forcément raison et je suis forcément lucide). Les biais externes (l’avis d’autrui sur votre personne par exemple) sont systématiquement écartés.

LBD est le lieu où un gombiste va venir expliquer comment il fait du gombo avec cette histoire de personal branding par exemple (on prend les anonymes). Ou encore un scampreneur comment il fait du scam. Tant qu’il est honnête c’est cool. Personne ne le condamnera parce qu’il s’agit de la réalité du terrain. Nous serons heureux de la valeur produite, du partage de connaissances. Et il se peut même qu’on lui donne une tape dans le dos pour rendre hommage à son courage. Cependant, si quelqu’un tente de nous faire prendre des vessies pour des lanternes sous prétexte que tous deux peuvent être assimilés à des systèmes et que ce qu’il y a dedans est jaune, alors que l’un est biologique et l’autre inorganique ; que l’un est opaque et l’autre transparent ; et que l’un contient du liquide et l’autre une énergie dont la caractéristique principale est sa dualité onde corpuscule, Ace devient passablement méchant. Passablement. Le lecteur doit en être conscient. LBD est un ton, un esprit, une façon de voir. Et Rousseau avait tort. Son entreprise a des imitateurs.

Pourquoi avons-nous choisi Alexandre Djengue ? C’est plutôt évident : il est lucide, honnête sur son parcours (il ne nous a pas attendus pour cela), le renseigne, expérimente, s’autoévalue constamment et est adepte du partage d’expérience pour créer de la valeur collective. En six mots, il possède un mindset de disrupteur. Vous vous souvenez ?

La disruption est au centre d’une méthode en 3 temps :

Temps 1 : la convention « permet de valider les habitudes figeant les pensées ».
Temps 2 : la disruption « brise » ces conventions pour repositionner la marque.
Temps 3 : la « vision » dont la marque est porteuse redessine le marché.

Source : c’est quoi la disruption ?

Évaluation constante, expérimentation, analyse, remise en cause de modèles sous performants, recherche de modèles efficients. La question est « est-ce que ça marche ? » Non ? Nous déconstruisons. Nous prenons ce qui est utile et nous jetons le reste. Oui ? Ok, mais « peut-on peut faire mieux ? » Il n’y a pas de place pour l’ego dans cette démarche. La vraie ambition, la seule, est de créer de la valeur collective, en créant de la valeur individuelle qui ne porte pas préjudice à cette valeur collective. C’est ça notre cible. Et rien d’autre. Sont-ils tous aussi insolents que nous ? Absolument pas. Il y a des gens très bien dans notre communauté (un exemple au-dessus, et il y a encore mieux). Ils comprennent tous le sarcasme par contre. Ça, ça ne changera pas d’aussi tôt.

Cela étant, inutile de me lancer des regards mauvais remplis de « où est la suite de l’étude de cas ?! » Je la publierais lorsque j’aurais fini l’ouvrage sur les conséquences de la première guerre d’indépendance écossaise qui m’occupe en ce moment. Je suis près de le terminer de toutes les façons. En attendant, jouissez des fruits de cette perle qui nous vient tout droit du Cameroun ! Sourire. Not everything is rotten in the state of Cameroon indeed. À tous ceux qui doivent encore nous envoyer leur article ou ceux qui désirent écrire pour LBD : n’ayez pas peur. Il est vrai que nous sommes exigeants, mais s’il y a bien une chose nous tient à cœur, c’est l’authenticité. Faites du « vous », pas du Alexandre Djengue ou du Ace. Faites du « vous » tant que cela correspond aux valeurs de LBD. Nous avons hâte de vous lire. Sourire. 

Ace


Les pros racontent est une rubrique du blog du disrupteur. Conscients de la pénurie en informations qualitatives dans le domaine du digital en Afrique francophone, la plateforme s’enrichit d’un nouvel espace afin de favoriser les échanges entre professionnels. L’objectif est d’offrir une multiplicité de parcours, d’analyses, comme autant de regards et d’expériences sur les réalités des métiers liés au digital sur le continent. Si vous souhaitez partager votre histoire avec nous, n’hésitez pas à nous contacter en faisant précéder votre message de la mention [les pros racontent].

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About Ace (61 Articles)
Ace est un passionné de communication et de startups. Autodidacte formé auprès de professionnels du marketing et de la communication, il allie exploration personnelle, pratique du métier et recherche incessante d'amélioration dans une approche intégrative, qui s'intéresse au secteur de façon globale, en le replaçant au centre de l'entreprise. Sa démarche s'attache à formaliser de manière spécifique les problématiques communicationnelles qui touchent les structures en tenant compte de leurs divers niveaux d'organisation.

1 Comment on Mon expérience de designer graphique free-lance au Cameroun, par Alexandre Djengue

  1. Ça m’a prit du temps. Assis sur ma chaise en classe pendant une permanence. Mais j’ai tout lu malgré les maux de yeux. Et j’apprécie davantage ce grand frère Xtincell pour qui j’ai un énorme respect. Pour son vecu et merci de nous inspirer nous tes cadets. 🙇
    Je découvre le bloc également grave à toi.

    Aimé par 1 personne

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