Communication

Comment je suis devenue journaliste culturel, par Ifrikia Kengué

Les 5 valeurs fondamentales du blog du disrupteur

Ifrikia Kengué est consultante en communication digitale, spécialisée dans la production de contenus multimédias et la stratégie éditoriale cross-médias. Journaliste de formation, elle a co-fondé Ifrikiamag et KDB Group Congo en 2014. 

Journaliste, une vocation

En 2004, le bac en poche, j’ai un instant hésité entre fac de droit et fac de lettres. Pourtant à deux ans je savais déjà ce que je voulais faire plus tard. Je suis fille de journaliste et j’ai baigné dedans durant toute mon enfance, je voulais faire comme mon père, mon héros, justicier de la plume par excellence. Et le droit, parce qu’au lycée, je plaidais contre toute forme d’injustice. D’ailleurs le mot justice est révélateur de ce que représente la presse pour moi.

Réalités locales

Les études supérieures

Je ne me suis pas fait beaucoup d’illusions quant à la réputation du département des Sciences et Techniques de La Communication de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université Marien Ngouabi où je m’étais inscrite. Il est clair que spéculer sur les théories de l’information et de la communication ne fait pas de soi un journaliste, sinon qu’un simple théoricien en communication. Le fossé était béant entre le programme, la bibliographie proposés et les cours donnés. Je me suis consolée en me réfugiant à la bibliothèque du Centre Culturel Français entre livres et journaux ; et bien évidemment sur Internet, loin des théories journalistiques des années 70 qu’on nous rabâchaient en cours. C’est ainsi que je me suis forgée ma perception des médias en général.

En année de licence, enfin de la pratique. Je me pressentais pour la presse écrite, grâce notamment à un stage au sein de la rédaction de La Semaine Africaine, premier organe de presse du pays et à mon rôle de rédactrice en chef du journal école Premier Pas STC. De la théorie à la pratique, une immersion complète dans le journalisme local de chez moi. L’année d’après en maîtrise, j’ai proposé un thème sur les perspectives de développement de la presse, avec en ligne de mire le journalisme web. Sujet recalé par mon directeur de mémoire, jugé au-delà de ses compétences, domaine inconnu et blablabla…  Je lui dois d’ailleurs de ne pas avoir soutenu mon mémoire sur la pratique du journalisme au Congo, sujet compromis trouvé par la suite.

Frustrée, j’ai arrêté mes études pour collaborer durant trois ans bénévolement à la Semaine Africaine, sur des sujets de culture et quelquefois de société.  

Une formation de terrain

Là aussi un vrai apprentissage de la pratique du journalisme, à l’ancienne, avec des journées rythmées par des reportages qui finissaient en comptes rendus dans les pages du journal. Je me suis réfugiée dans la culture parce que ça laissait mon écriture libre, loin des 5000 frs, les « matabish« * que l’on donnait aux journalistes à l’issue des reportages et qui influençaient d’ailleurs les rendus. C’est à la même époque que je réalise que la presse est sexiste dans mon pays. L’audiovisuel est destinée à la gente féminine, avec tous les poncifs qui vont avec : jolis visages, voix mélodieuses, bonne diction, bonne présentation, etc.,  et la presse écrite reste le domaine des mâles, la plume relevant de plus de technique. La rédaction est exclusivement masculine. Nous étions deux femmes quand j’ai débarqué, j’ai fini par être la seule femme de la rédaction pendant deux ans, évoluant entre remarques sexistes et conflit générationnel. Pour tenir le flambeau, il fallait quelque fois l’ouvrir, bien que ce soit votre plume qui finisse par vous faire respecter auprès de vos pairs.

De cette expérience j’ai retenu que les articles de fond de type enquête n’étaient pas vendeurs – les éditos mis à part -, qu’à cause d’une paresse dans l’écriture, le journalisme était cantonné au compte rendu, chiens de gardes des hommes forts qu’ils soient politiques ou culturels.

Sortir du système des articles dithyrambiques vous vaut quelques embrouilles parfois. Comme cette fois-là quand un ministre m’a vertement repris au cours d’une conférence de presse en lançant un « je n’ai pas du tout apprécié votre article ! ».

Les enjeux derrière l’information sont énormes, difficile donc de penser la presse comme ce 4ème pouvoir défaisant Nixon, comme on nous l’avait fait miroiter à la fac. D’autant plus que mon pays, laboratoire de différents systèmes politiques, a toujours du mal à s’identifier comme une démocratie.

Journaliste free-lance : la carte de presse le précieux sésame !

En 2009, à l’occasion du Fespam, Festival Panafricain de Musique, je rencontre David Cadasse, ancien rédacteur en chef de Afrik.com, un des premiers médias en ligne sur l’Afrique. David devient un ami et un mentor. Sur la même longueur d’onde, c’était l’aîné en quête de partage et moi la novice en mal de pratique, avec des envies de développement. A partir de ce moment, je commence véritablement à piger. Piger local, la galère en matière de rémunération. Entre 15000 frs et 20000 frs l’article qu’on ne finit par te payer qu’au bout de centaines de relances et de supplications.

Ma plume qui se peaufine finit par attirer l’attention. Je reste concentrée sur la culture même si les sujets de société m’offrent d’autres perspectives. J’évoquais mon énorme besoin de justice, eh bien le journalisme pour moi ce n’est pas seulement raconter, c’est aussi prendre parti, défendre une cause. Pourtant l’accès à l’information est une gageure, il faut montrer patte blanche à défaut d’une carte de presse que le Conseil Supérieur de la Liberté de Communication ne délivre toujours pas malgré ses multiples annonces. Seules certains organes de presse habiletés délivrent des cartes aux journalistes maisons. Les free-lance restent des mercenaires de la plume.

Sans carte donc impossible de mener une enquête, d’accéder aux sources. La difficulté d’accès aux sources biaise d’emblée le travail de journalisme, et ce sur le continent entier. Un journaliste occidental a plus de chances d’avoir accès à des sources qu’un journaliste local. Au fil des collaborations apprendre à trouver ses sources, privilégier certains sujets au détriment d’autres, « angler » différemment pour écrire sur des sujets sensibles comme les questions d’actualité politique deviennent une spécialité.

En sus le milieu reste extrêmement concurrentiel. Le vedettariat volant la palme au professionnalisme, certains n’hésitent pas à écraser, brimer, brider, briser l’élan des plus jeunes. La hiérarchie est à respecter avant tout, ce fameux droit d’aînesse ou d’ancienneté qui légitiment toute brimade.

Mon style très reportage plaisait, pour un petit coup de boost des amis me présentent à des stars du journalisme local qui ont une aura internationale. La réponse de l’un d’entre eux est cinglante.

« C’est une gamine, elle est jeune et n’a pas encore assez souffert pour qu’on lui fasse la fleur de rémunérer ses écrits ou de la prendre.

Même si sa plume est intéressante ?

Ah bah on s’en fout un peu ! »

Déception, frustration et pourtant c‘est sur recommandation que j’ai ma première pige à l’international à Brune Magazine. Une année après chez Jeuneafrique.com. Ecrire pour un média international contribue à forger votre plume et votre réputation. Je me faisais l’écho des sujets de société, plus rebutée à l’idée de traiter de l’actualité locale pour un média international.   

Partir pour évoluer

Journalisme 2.0  made in Africa

Mon besoin de liberté éditoriale croise celui de David avec qui en 2014, nous lançons www.ifrikiamag.com à partir de Brazzaville. Avec une approche éditoriale 2.0, des contenus multimédia réalisés avec un smartphone et un kit dédié, et avec dans l’idée de propager cette approche de journalisme nomade 2.0 sur le continent où l’on se plaint de subir l’actualité selon le prisme des médias du nord, avec toute la perception tronquée du continent qu’ils proposent.

A cette époque et encore un peu aujourd’hui, les grands titres du continent ont retranscrit en ligne leur version papier, loin de l’écriture, ce qui leur vaut une moindre visibilité et un moindre intérêt de la part des internautes locaux. Jusqu’à peu même RFI, grand média international français se contentait de republier les articles audio tels quels sans réécriture web.

Avec le lancement du média il a fallu proposer un modèle économique conséquent. David et moi ne voulions pas voir le média se transformer en plateforme publicitaire, j’ai donc monté une petite entreprise de média et de communication, KDB Group associée à AKOMA Group, celle de David en France. L’idée était de proposer notre expertise commune. La mienne sur la stratégie éditoriale, la sienne sur le développement d’outils et de projets numériques, autant au Congo où je résidais qu’en France où il vivait. Le concept, faire de la com pour des clients, avec le média comme la vitrine de notre savoir-faire. Un postulat qui a nourri le média pendant deux ans. C’est un réel défi que de produire des contenus en ligne sur le continent. Loin du concept de blogging très à la mode à l’époque, le média propose des contenus journalistiques.

Le challenge reste la cherté et le débit de la connexion internet – plus de 100 euros mensuel – couplés à la rareté des journalistes 2.0. En charge de l’éditorial il a été question pour moi de produire principalement des contenus, et de former des contributeurs. A Brazzaville, j’ai tenté vainement de proposer cette approche d’un journalisme 2.0. Peu ou pas du tout comprise, en plus du clientélisme régnant en maître au Congo, il nous était pénible d’évoluer dans cet environnement. Entre temps avec la situation socio-politique qui s’est dégradée, difficile de travailler dans un contexte hautement répressif. C’est à partir de ce moment que j’envisage un ailleurs, ce sera l’Afrique de l’ouest avec d’abord un passage sur Abidjan, la ville en vogue sur le digital. C’est finalement à Ouagadougou au Burkina Faso que j’ai fini par poser mes valises. L’expatriation coûte cher, et ça a valu une pause au média qui va se relancer avec une approche éditoriale 2.0 revisitée, notamment en s’inspirant de l’observation des habitudes de consommation d’informations sur le continent.  

Aujourd’hui, il y a une sorte d’explosion de médias en ligne, souvent portés par des personnes peu ou pas du tout expérimentées dans le domaine de l’information, plus centrés sur la production de contenus. Ce qui est positif pour le continent. Pourtant le journalisme 2.0 sur le continent peine à s’inventer. La difficulté d’appréhender l’écriture web pour les journalistes, une écriture multimedia qui intègre plusieurs outils, couplés aux besoins des consommateurs car à l’ère du 2.0, l’information n’est plus unidirectionnelle, elle répond autant aux besoins de ses consommateurs qu’à une certaine actualité. Le piège c’est la propension comme en occident de ces nouveaux médias putacliques, spécialisés avant tout dans l’agrégation du clic, pauvres en information, limites divertissants quand ils ne relayent pas des fake news. A l’heure où l’information est capitale et devient un produit monnayable avec des enjeux d’influences géopolitiques, il est impérieux de revisiter le journalisme du continent, le renouveler, le sortir de l’univers institutionnel dans lequel il se vautre. Il faut dire que seul le journalisme culturel arrive à sortir du lot. Bien que les défis restent économiques le fond a besoin d’un bon coup de neuf pour contrer la  propagande et la désinformation. Il est question d’outiller les journalistes pour qu’ils participent à l’amélioration de l’actualité du continent voire à la prévention ou au règlement de certaines situations socio-politiques.

 

Ifrikia Kengué, @kifrikia


*matabish : [LINGALA] somme remise comme cadeau à une personne pour se concilier ses faveurs et/ou exprimer sa gratitude.


Les pros racontent est une rubrique du blog du disrupteur. Conscients de la pénurie en informations qualitatives dans le domaine du digital en Afrique francophone, la plateforme s’enrichit d’un nouvel espace afin de favoriser les échanges entre professionnels. L’objectif est d’offrir une multiplicité de parcours, d’analyses, comme autant de regards et d’expériences sur les réalités des métiers liés au digital sur le continent. Si vous souhaitez partager votre histoire avec nous, n’hésitez pas à nous contacter en faisant précéder votre message de la mention [les pros racontent].

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About Ace (61 Articles)
Ace est un passionné de communication et de startups. Autodidacte formé auprès de professionnels du marketing et de la communication, il allie exploration personnelle, pratique du métier et recherche incessante d'amélioration dans une approche intégrative, qui s'intéresse au secteur de façon globale, en le replaçant au centre de l'entreprise. Sa démarche s'attache à formaliser de manière spécifique les problématiques communicationnelles qui touchent les structures en tenant compte de leurs divers niveaux d'organisation.

3 Comments on Comment je suis devenue journaliste culturel, par Ifrikia Kengué

  1. Très intéressant. On sent que l’auteur a été bien briefée. Qualité du contenu, qualité du parcours, qualité des informations partagées. On est pile poil dans la ligne éditoriale du Disrupteur sous son meilleur jour. Merci beaucoup pour ces minutes de partage.

    Aimé par 2 personnes

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