Communication

Gangoueus, une institution de la communication littéraire afro-caribéenne (1)

Hi guys !

(Oui, nous sommes techniquement le lendemain) Nous avons actuellement en cours sur le blog une série intitulée « Les hommes des médias », essentiellement composée d’interviews avec des professionnels des médias. Le but recherché est de réaliser du contenu différent, qualitatif et pertinent, avec des visages inhabituels. Ou pas ! Rires. Des visages et/ou des questions inhabituelles, sourire. J’ai choisi pour cet entretien quelqu’un que les amoureux des mots ont l’habitude de voir, mais ne connaissent pas forcément. Passer de l’autre côté du rideau était une tentation trop forte pour que j’y résiste bien longtemps : à l’occasion des dix ans de son blog, Chez Gangoueus, j’ai interviewé il y a un an ce monument de la communication littéraire afro-caribéenne.

A la fois passeur d’histoires petites et grandes, porte-voix des livres et vitrine des plumes issues du continent noir, Reassi Ouabonzi dit Gangoueus est un homme des médias comme on en voit peu chez nous : un coureur de fond qui explore son univers, se passionne pour lui, et nous passionne avec lui. Pas en dépit des années qui passent, mais avec elles. Il blogue depuis dix ans – une longévité rare sur le web –, et sa position d’acteur privilégié de l’écosystème littéraire en fait un interlocuteur très intéressant. Je vous laisse en juger par vous même.


Lareus Gangoueus en quelques clics
Biographie : Linkedin (Reassi Ouabonzi, Lareus Gangoueus), site web
Le blog : Chez Gangoueus
Emission littéraire : « Les lectures de Gangoueus« , « 5 questions idéales posées à un écrivain » sur Sud Plateau TV
Ouvrage : « Sous mes paupières – extérieur vies », recueil du collectif Palabres autour des Arts paru chez L’Harmattan
Comptes sociaux : Facebook (compte personnel, page du blog), Twitter, Instagram

 

 

Partie 1

Le blogueur littéraire et l’homme des médias

 

Le blogueur littéraire 

lareus-gangoueus-blogueurLe Disrupteur : bonjour Réassi !

Lareus Gangoueus : bonjour Ace.

LD : c’est Reassi ou c’est Gangoueus d’ailleurs… comment passe-t-on de Reassi Ouabonzi à Lareus Gangoueus ?

LG : il n’y a pas vraiment de passage. Plutôt une apparition de Laréus Gangoueus, passionné de littérature, puis une poursuite, un rattrapage de Réassi Ouabonzi et une chevauchée commune qui se passe mieux que celle de Mister Jekill et Mister Hyde.

LD : qui de Gangoueus et de Reassi joue le rôle du docteur Jekill ; lequel est Hyde ? Comment sépares-tu tes deux identités ? 

LG : je souris en lisant ta question. Elle est subtile et elle évoque un éventuel conflit de personnalité. Ce n’est pas vraiment le cas. Certes Gangoueus est apparu il y a une dizaine d’années, voir un peu plus d’ailleurs. Le personnage est entré en scène sur le blog Le crédit a voyagé d’Alain Mabanckou si mon souvenir est bon. Techniquement, il était important de gérer au mieux ma réputation et éviter les conflits avec mon activité professionnelle principale. La dissociation s’est faite naturellement. Les domaines d’action sont différents, même si l’informatique constitue un dénominateur commun à toutes mes activités. Disons que Gangoueus a beaucoup plus de liberté dans l’expression de sa créativité sur Internet. Il aime bavarder.

LD : sourire. D’où vient ce pseudonyme, « Lareus Gangoueus » ? 

LG : deux personnes ont inspiré ce pseudo. Dany Laferrière qui, dans son roman « Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer » développe une idée assez drôle et juste : celle du nègre occidental pour parler de son personnage central, un haïtiano-canadien. J’aimerais qu’il n’y ait pas d’équivoque. Le souvenir que j’ai de cet aspect du propos de Laferrière est celui de cette double appartenance qui semble irréconciliable en un individu. Il n’y a pas longtemps, Arthur Ashe ou Maya Angelou étaient désignés sous le terme de « noir américain ». Une évidence pourtant pour ces citoyens nés en Amérique. Elle traduit pourtant une forme de métissage culturel que j’assume, à savoir le fait d’être Africain, avec un héritage par mes parents congolais et centrafricains et le fait d’être né en France et d’avoir vécu la plus grande partie de ma vie dans ce pays. La littérature m’a permis de trouver d’autres expressions tout aussi intéressantes comme « Africain de France », « Français noir »… LaRea quant à lui est un surnom remontant à mon adolescence au Congo. Ngangoué est mon deuxième prénom. C’est aussi le nom de mon grand père maternel. L’ensemble (« LaRéus Gangoueus » ndlr) est un emprunt à un ami informaticien et blogueur, Yankori Ima qui s’appelait « Yankorius » sur le web. Yan et moi, nous sommes nés en France, nous avons grandi en Afrique et nous vivons actuellement en Occident. En faisant le lien avec ce que j’ai dit plus haut à propos de Dany Laferrière tu as la réponse à ta question.

LD : je l’ai en effet. J’ai plusieurs questions, mais celle qui prédomine est celle-ci : d’où te vient cet amour pour la littérature – la littérature Africaine en particulier –, que représente-t-elle pour toi ? 

LG : pour être précis, j’aimerais tout d’abord dire que j’apprécie la littérature. La bonne littérature qu’elle soit congolaise, japonaise ou colombienne. Pour répondre à ta question, mon intérêt pour la littérature Africaine remonte à mes premières lectures. Quand j’avais douze ans, je pense, je suis tombé sur Une vie de boy du camerounais Ferdinand Oyono. Ce livre était dans la bibliothèque de mes parents et c’est ma première introduction à la littérature africaine. Il s’avère que le personnage principal de ce roman est un adolescent, ce qui suppose a permis que j’en garde un très bon souvenir. C’est surtout la fréquentation du Centre Culturel Français de Brazzaville qui m’a permis de découvrir la littérature Africaine. Je me souviens que la trilogie romanesque de Tchicaya U Tam’Si m’avait marquée parce qu’elle me permettait de me représenter les villes de Pointe-Noire et de Brazzaville avant les indépendances, les ambiances, les quartiers… Je peux également citer d’autres auteurs – Henri Lopes, Emmanuel Dongala ou Sylvain Bemba, Hampaté Bah –, qui ont participé à mon éducation littéraire Africaine.

Que représente la littérature africaine ? C’est difficile de répondre. Je n’ai pas le sentiment qu’elle représente quelque chose dans l’absolu. C’est plutôt ce qu’elle m’apporte en tant que le lecteur. Je pense qu’en découvrant ces auteurs je rentre en collision avec d’autres imaginaires d’Africains, confrontés à des défis multiples – familiaux, spirituels, sociétaux, politiques, environnementaux. Ici, le cœur à cœur avec l’autre – en l’occurrence l’écrivain – est plus intime, plus direct, moins caché derrière les règles formelles d’un essai. La littérature me permet de mieux comprendre certains Africains.

LD : tu dis « la littérature me permet de comprendre certains Africains », faut-il la voir comme une narration des individualités et moins comme un récit collectif ? La représentation collective, le rôle de vecteur d’une certaine idée de l’Afrique ne fait-il pas partie de leurs attributions ? On peut s’interroger sur la part d’universalité de ces récits, doivent-ils chercher à y prétendre ?

LG : c’est un mélange des deux.

Aucune démarche collective significative ne peut se bâtir sur des individus boiteux. C’est la fameuse question du leadership, de la responsabilité individuelle. – Lareus Gangoueus

Il est intéressant de voir que ces niveaux de responsabilisation ont évolué depuis les années 50 autour de la condition des peuples Africains. D’abord portés par l’administration coloniale, les dictateurs qui ont pris le relais ensuite, la société civile et de plus en plus l’individu si nos observations commencent depuis la période coloniale. Se forme sur les dernières séquences l’afro-responsabilité, une approche que le think-tank L’Afrique des idées a longtemps développée. Un cercle de réflexion par une nouvelle génération d’Africains aujourd’hui à peine trentenaires. Je constate ce changement dans le discours qui est extrêmement positif. Dans un recueil de nouvelles très court, Tachetures, le jeune guinéen Hakim Bah raconte une jeunesse Africaine qui a fait le deuil d’une action positive des responsables politiques actuels. Cette jeunesse décide de se prendre en charge.  L’universalité s’exprime de mon point de vue quand le potentiel de l’individu est conté malgré la singularité du contexte. Et de plus en plus de textes vont dans ce sens.

livre MouHtare

LD : sur ton blog, tu « fais parler les livres » et leurs auteurs, tu fais pénétrer le lecteur dans leurs univers,. Comment en es-tu venu à ce rôle d’intermédiaire ?

LG : en 2007, quand j’ai lancé le blog Chez Gangoueus sur la plateforme Windows live – que j’ai rapidement abandonnée pour Blogger (Google) –, l’idée était avant tout de produire des notes de lecture et de les laisser là, comme une trace sur le web. Je n’avais pas d’autres prétentions que cela. Puis, l’envie de partager mes lectures avec d’autres blogueurs et blogueuses, grands lecteurs, est devenue une passion. Vous remarquerez que mes lectures des trois premières années furent plus éclectiques, plus « ouvertes ». Il s’avère que j’ai longtemps été une sorte d’électron libre car peu d’auteurs que je lisais étaient traités dans la blogosphère francophone. Je pense que cela a beaucoup participé à augmenter mes lectures sur d’œuvres littéraires Africaines et caribéennes pour donner plus de visibilité à ces romanciers.

LD : quand t’es-tu posé la question de la visibilité des auteurs ? comment t’es-tu mis à réfléchir sur les moyens de l’augmenter ? Tu as décidé de participer à leur promotion de façon délibérée, avec une véritable stratégie et un plan d’action ?

LG : soyons humble. Je ne me suis pas posé la question en ces termes. En 2007 quand j’ai créé mon blog, j’étais avant tout en interaction avec d’autres grands lecteurs Français, Suisses, Québécois, Belges. J’ai assez rapidement fait le constat d’une sous-représentation des textes Africains et Caribéens dans les discours critiques de la blogosphère francophone, pour des raisons que j’ai finies par comprendre. A cette époque, mes lectures étaient beaucoup plus cosmopolites avec une dominante portant sur les textes Africains et Caribéens. Cela a toutefois été suffisant, à mon grand regret, pour que mon blog évolue dans une marge malgré son esthétique et son originalité. Un peu comme les littératures francophones du sud dans l’industrie du livre. Les partenariats avec Afriqua Paris, Sud Plateau TV ou l’association dijonnaise Autour de l’Afrique ont participé à m’engager davantage dans une démarche promotionnelle plus prononcée. Donc, ce sont avant tout les faits, les réalités concrètes qui m’ont poussé dans cette direction. Et il n’y avait jusqu’à présent pas de plan d’actions mais des partenariats engagés sur la durée…

LD : je me demande quel est le rôle de la culture dans le développement identitaire des individus, d’une nation ou d’un continent. Quelle est la place de la littérature dans tout cela ? 

LG : je ne comprends pas très bien la question… Mais, alors que je prends mon temps pour aller voir Black Panther au cinéma, j’observe sur les réseaux sociaux l’engouement qu’entraîne cette production culturelle. Une projection positive dans l’avenir avec des images et des situations. Tout cela peut paraître utopique, mais les imaginaires se nourrissent des représentations proposées. La littérature comme le cinéma participe à proposer un regard critique sur le passé et le présent et à offrir des possibilités positives qui ne limitent pas les individus au statu quo imposé par les potentats à la solde de puissances extérieures.

La littérature est un lieu où on peut réinventer le monde. C’est en cela qu’elle est essentielle. Ne pas lire, ne pas plonger dans la fiction, c’est refuser le rêve, l’alternative au présent. – Lareus Gangoueus

Pourquoi les comics selon vous continuent-ils à avoir autant d’impact sur les inconscients ? Dans quel drame ces derniers drames ont vu naître les premiers personnages se construire : Magneto par exemple pendant la seconde guerre mondiale.

LD : considères-tu ton travail comme un héritage ? 

LG : je suppose que tu veux parler de legs. On peut l’envisager comme tel. C’est pourquoi je publie mes articles sur une plateforme libre. Blogger existera tant que Google sera là. Oui, j’aimerais que des lycéens ou des collégiens s’intéressent à de tels romans par le biais de ce blog. C’est une des raisons pour lesquelles Chez Gangoueus est plus la narration de l’expérience d’un lecteur avec ses joies et ses désillusions qu’une séance de notations.

livre Boniface Mongo-Mboussa

LD : pourquoi avoir choisi le blog comme moyen d’expression ? 

LG : pour plusieurs raisons. Tout d’abord, j’ai longtemps fréquenté les forums politiques et culturels à la fin des années 1990 et au début des années 2000. En particulier dans le cadre congolais car mon pays d’origine, le Congo, était en proie à un conflit, une guerre civile désastreuse, et j’échangeais beaucoup sur ces plateformes. J’observais cette parole qui se libérait avec énormément de puissance – et de violence aussi. Nous étions tributaires du webmaster et de la technique limitée de ces espaces et nous profitions de l’énorme interaction entre internautes, mesurions la puissance de ces outils en termes de libération de la parole et de communication. L’émergence du web 2.0 avec les blogs a été un phénomène que j’ai observé ensuite par le biais des blogs d’écrivains comme ceux du critique littéraire français Pierre Assouline (La république des livres), des écrivains Alain Mabanckou (Le crédit a voyagé) et Kangni Alem qui furent des mines d’information et de partage autour des littératures en général, Africaines en particulier. Le développement des blogs de lecteurs a achevé de me convaincre qu’une telle prise de parole était possible, libre, sans contrainte par le biais de ce nouveau média pour parler d’une passion. Chez Gangoueus traduit aussi, j’y pense maintenant, l’idée de définir un espace à soi ouvert à l’interaction.

LD : tu as fêté les dix ans du blog Chez Gangoueus dernièrement – c’est d’ailleurs pour célébrer cette exceptionnelle longévité que je t’ai contacté pour l’interview -, quel regard portes-tu sur les dix années qui viennent de s’écouler ? Lorsque tu as commencé, savais-tu que tu tiendrais le blog aussi longtemps ? 

LG : il y a beaucoup de chose à dire. Dans une interview produite en 2009 dans l’Atelier des médias, une émission sur RFI, la question m’était posée par Philippe Couve de savoir si le blog avait changé ma vie. Je répondais par l’affirmative à l’époque sans imaginer tout ce qui allait m’arriver par la suite. Pour faire court, mon blog m’a apporté une légitimité réelle pour initier une communauté autour de mes lectures, accompagner des projets culturels comme Afriqua Paris, les Palabres autour des Arts (rencontres littéraires parisiennes) ; initier des cycles de rencontres littéraires en milieu universitaire en province comme Lettres africaines à Dijon en partenariat l’association Autour de l’Afrique et la Bibliothèque Inter-Université de la Faculté des Lettres de Dijon. L’une des plus belles rencontres parmi celles que j’ai faites est celle de Guy Padja, cinéaste, réalisateur avec lequel nous avons créé deux émissions littéraires : « Les lectures de Gangoueus » et « 5 questions idéales posées à un écrivain« . Je pourrai citer mes partenariats avec le portail sénégalais Agendakar et le think-tank indépendant L’Afrique des idées dont j’ai assuré pendant près de cinq ans l’animation de la rubrique Culture, avec une équipe de contributeurs passionnés et bénévoles.

Dans toutes ces activités qui sont – pour moi –, des annexes à mon action de blogueur, l’idée première était d’amplifier le discours autour des lettres Africaines. – Lareus Gangoueus

Tes questions me permettent de prendre beaucoup de recul et de mesurer les nombreuses possibilités que nous nous sommes offerts. C’est surtout des rencontres formidables avec d’autres passionnés du monde des lettres et de la culture comme Penda Traoré, Astou Camara, Aïsha Dème, Abdoulaye Imorou, Joss Doszen et toute son équipe, Françoise Hervé, Ralphanie Mwana Kongo, l’équipe de la Plume francophone, Emmanuel Goujon, Pénélope Zang Mba ou Vincente Duchel-Clergeau. Je cite quelques passeurs de mots passionnés, mais la liste n’est pas exhaustive.

LD : ce serait difficile ! Alors, tu es à la fois consultant informatique et média littéraire (rires), comment parviens-tu à conjuguer les deux ? 

LG : difficile question. Mais comme ma réponse est publique, je dirai simplement que je gère ces deux actions en faisant preuve d’un peu d’organisation. La littérature est un hobby remarquable et c’est un réel bonheur de se métamorphoser, se transmuter pour prendre la peau du chroniqueur après celle du consultant.

les lectures de Gangoueus

 

L’homme des médias

LD : justement. Tu portes plusieurs casquettes, celle de blogueur, de chroniqueur, responsable de la rubrique culture du think tank L’Afrique des idées, concepteur et animateur des Lectures de Gangoueus sur Sud Plateau TV, animateur de rencontres littéraires – et bien d’autres casquettes que nous aborderons en détail dans la suite –, comment en es-tu venu à les porter ?

LG : j’ai en partie déjà répondu à cette question. J’ai peut-être le mauvais réflexe de ne pas savoir dire non dans certaines circonstances, mais je me soigne.

Il y a une réalité douloureuse. De nombreux champs ne sont pas occupés par les acteurs de la culture Africaine dans le domaine du web. – Lareus Gangoueus

Mon expérience au niveau de l’Afrique des idées en un parfait exemple. Du partenariat remarquable que ce think-tank créé par des anciens étudiants de Science Po Paris au début des années 2010 m’a proposé en reprenant quelques unes de mes chroniques pour agrémenter la rubrique Culture de leur website, nous en sommes arrivés à ce que j’anime cette rubrique. Expérience magnifique qui m’a fait sortir de mes bouquins et qui m’a amenée à manager une équipe de rédacteurs. Mais, je comblais une absence. Et elle est très significative : sur un projet aussi ambitieux consistant à penser une Afrique responsable, que dans cette génération aussi bien formée, personne n’ait été trouvée pour conduire la question de la culture qui est le creuset de tout projet de développement est une problématique à adresser. Je salue l’humilité d’Emmanuel Leroueil et de Nicolas Simel N’Diaye de m’avoir associé à cette dimension du projet.

LD : on a l’impression que tu cherches à remplir un vide, en portant la littérature Africaine aussi loin que tu le peux. Tu es progressivement devenu, au fil des années, l’un des porte-drapeau de la littérature noire francophone, quel est ton ressenti vis-à-vis de cela ? Est-ce délibéré ? Pourquoi donner de ta personne à un domaine aussi éloigné des préoccupations de la population afro ? 

LG : non, je ne remplis pas un vide. Ce serait trop prétentieux et des passeurs de mots existent et ils sont nombreux. Ils utilisent des médias différents. Je pourrai parler de mes aînés Boniface Mongo MBoussa qui est de mon point de vue le plus grand passeur de mots Africain et est surtout un critique littéraire référent et incontournable, Christian Eboulé sur TV5 Monde fait le même travail depuis des années, Dominique Loubao et bien d’autres… La littérature Africaine leur doit beaucoup. Il y a les écrivains eux-mêmes. Certains d’entre eux ont la démarche de parler d’autres auteurs. Je pourrai citer encore une fois Alain Mabanckou, Kangni Alem qui se servent de leurs influences pour faire découvrir des nouveaux auteurs ou des anciennes plumes oubliées. Je pense aussi à Sami Tchak qui accompagne énormément les nouvelles initiatives de promotion de la littérature par son savoir et sa capacité à pousser vers le haut des équipes comme celles des Palabres autour des Arts. Il y a enfin des initiatives venant de la blogoshère telle que les critiques et blogueurs littéraires Liss Kihindou, Anas Atakora, Hervé Ferrand, Tchonte Silué, Acele Nadale (Afrolivresque) ou de la Plume francophone.

Je donne parce que j’ai reçu. Ces romanciers noirs, blancs, antillais, issus des banlieues, africains disent beaucoup, offrent un regard sur le monde intéressant. Je donne parce que j’aime cela. C’est tout. Si la population afro n’est pas prête pour découvrir ces auteurs aujourd’hui, elle le sera demain. Les contenus demeurent en ligne.

Lareus Gangoueus

LD : et le web n’oublie jamais. Tu es titulaire du MBAMCI, un master en business administration spécialisé en marketing digital et e-commerce obtenu en 2015, pourquoi être retourné acquérir ces compétences supplémentaires ?

LG : je travaille sur un projet en ce moment, je préfère ne pas en parler plus avant maintenant. Pour le réaliser, il me fallait me former en webmarketing ; n’ayant pas de connaissance dans ce domaine, je suis reparti à l’école et j’ai été copieusement servi !

LD : nous respecterons ta discrétion, bien que nous sommes curieux. Parlons littérature et web : l’avènement du web 2.0 a modifié les rapports de force sur internet, entre les producteurs de contenus, les marques et leurs publics ; quelle lecture fais-tu de l’évolution de ces rapports ? Qu’est-ce qui a changé, quand et pourquoi selon toi ? 

LG : l’évolution est assez simple. Nous sommes passés d’un marketing de masse – que les médias dominants imposaient à un public large sans distinction des besoins spécifiques –, à une relation plus personnalisée entre le distributeur et le consommateur lambda. L’arrivée du web 2.0 a participé à la segmentation des communautés avec la prise de parole de passionnés au travers de blogs ou de réseaux sociaux comme YouTube ou Facebook pour parler d’une expérience client qui pourrait paraître plus libre que celles des critiques sur les grands médias (si je me remets du point de vue de la littérature).  Ce point de vue peut être discutable (car l’objectivité des blogueurs a souvent été contestée), mais cette prise de parole a souvent un crédit réel auprès des internautes. Ainsi, certains blogs ou chaines YouTube deviennent intéressantes pour les annonceurs en quête de surface d’interaction plus ciblées avec le consommateur. C’est le content marketing qui initie une amorce dans le processus d’engagement du client. Il faut cependant relativiser, le marketing mainstream se porte encore très bien.

LD : en parlant de marketing mainstream, le travail de promotion des éditeurs Africains francophones est encore très « traditionnel », quand promotion il y a. On a l’impression que la cible visée est plutôt élitiste, quand elle n’est pas occidentale. Les nouvelles parutions sont peu visibles au niveau des populations africaines. A quoi cela est-il dû, selon toi ? 

LG : l’éditeur est un commerçant avant tout. On ne vend de la morue séchée et salée qu’à des personnes qui mesurent le potentiel des plats qu’on peut concocter à partir de ce poisson. Idem, pour la littérature. Lire de la fiction est perçu comme un acte élitiste, un petit plaisir égoïste. L’éducation nationale dans nombre de pays africains investit de moins en moins dans l’initiation à la lecture et à la littérature. La présence du livre en accès raisonnable ne tient souvent – pour les grandes capitales – qu’à la présence d’un Institut Français. Construire l’imaginaire des nouvelles générations par le biais de la fiction ne constitue pas un enjeu de développement. A mon grand regret. Ceux qui s’y intéressent ont souvent été construits dans d’autres environnements. Il y a donc une question d’initiation et peut être une nécessité de se tourner vers d’autres modes accès au roman, à la poésie et au conte comme l’écoute de lecture (audio-livre). Les pistes sont nombreuses…

LD : les réseaux sociaux sont des outils prépondérants pour tout producteur de contenus, quels sont tes plateformes favorites, et quelles distinctions fais-tu dans leurs usages ? 

LG : tout dépend de la communauté ciblée. Je m’exprime principalement sur Facebook parce que je fais des chroniques écrites. Cette plateforme me permet de me tenir au courant de ce qui se fait par le biais des événements, en suivant d’autres influenceurs ou tout simplement en interagissant sur ce média avec les internautes. Twitter ou LinkedIn touchent un public professionnel et assurent une présence de l’information de mes activités, mais l’interaction y est moins importante. C’est de la communication qui peut être pertinente si le tagging est réalisé dans les règles de l’art. Chose qui demande du temps et un sens important de l’observation des relayeurs efficaces.

LD : loin de te contenter du format texte, tu produits d’assez longues vidéos (de plus de 50 minutes), alors que le format court (1 minute à 1 minute 30) est le plus plébiscité, pourquoi ? Ne crains-tu pas que le public ne suive pas ? 

LG : c’est un choix totalement délibéré fait avec Guy Padja, avec qui j’ai conçu cette émission. Il faut dire que Guy est un mec à part, passionné comme moi. On part du principe suivant : le passionné, le lecteur qui veut en savoir plus sur l’émission ira jusqu’au bout des 52 minutes. Et celui qui est pressé aura droit à la critique en début d’émission.

Nous refusons de produire des contenus fast-food. – Lareus Gangoueus

5 questions idéales posées à un écrivainTout le monde trouve son compte et les écrivains obtiennent par ce moyen la possibilité d’avoir une vraie rencontre avec les lecteurs. Ils ont donc intérêt à ce que leurs textes soient bons, (sourire). J’aimerais rajouter que les contenus que nous proposons sur Sud Plateau TV déconstruisent l’idée que les africains ne lisent pas : il suffit de regarder Palabres autour d’un roman, Les lectures de Gangoueus, 5 questions idéales posées à un écrivain

LD : que privilégies-tu dans la construction des différents médias que tu gères ou dont tu es à l’origine ? Que souhaites-tu transmettre, mettre en avant ? 

LG : dans le cadre du blog, je cherche plus à communiquer autour d’une expérience de lecture. C’est cette dimension que je tente de transmettre tout en essayant de respecter certaines règles de la critique littéraire. C’est avant tout un ressenti de lecteur.

Dans le cadre des émissions littéraires, il y a deux approches. Les lectures de Gangoueus sont construites dans l’esprit du blog – c’est à dire l’interaction autour d’une œuvre littéraire, le créateur de l’œuvre et le retour des lecteurs. Aux plus belles heures de l’interactivité sur le blog Chez Gangoueus, les internautes débattaient plus sur la chronique présentée et les thèmes abordés dans le livre que sur des aspects plus personnels en lien avec l’auteur. Approche qui prédomine dans les médias mainstream. Pour moi, dans Les lectures de Gangoueus, c’est le roman qui doit être analysé. L’auteur n’est qu’un commentateur de plus qui nous propose des clés de lecture, nous traduit les limites de l’exercice égoïste d’écrire.

Il y a un point qui n’est pas à la base du projet mais qui est à mon sens très important, c’est le fait que le format Les lectures de Gangoueus permet implicitement une mise en scène de ce hoax qui continue de circuler selon lequel les noirs ne lisent pas. – Lareus Gangoueus

J’en parle parce que je l’ai encore reçu la semaine dernière sur mon compte WhatsApp. Pensez qu’en six années de production, nous avons pu faire intervenir plus d’une trentaine de lecteurs avec des niveaux différents d’analyse. C’est un contre discours intéressant même, que permet le web même si ce n’est pas l’intention première de l’émission.

Les 5 questions idéales posées à un écrivain proposent une forme différente d’interaction. Cette dernière, indirecte, est le produit d’une collecte de questions auprès des internautes sur les attentes de ces derniers quand ils rencontrent un auteur, ou son œuvre. Le format est un peu plus classique.

.   .   .   .

Vous avez pensé très fort « passionnant » et « intéressant » ? Quoi, comment ça où est la suite ? Allez ne râlez pas, c’est mauvais pour le visage. Et savourez cette première partie en attendant la seconde. Pour les plus impatients, vous pouvez aller à la source, sur ses comptes sociaux. Il est très accessible. Et discuter avec lui nous fait oublier l’heure qu’il fait ! Rires.

 

Ace, @ledisrupteur 


Si cela ne tenait qu’à moi, cet article ne serait illustré d’aucune photo. Je le ressens comme une profanation. Mais enfin, il faut parfois sacrifier à quelques « bonnes pratiques » (j’en pense le plus grand mal).

About Ace (61 Articles)
Ace est un passionné de communication et de startups. Autodidacte formé auprès de professionnels du marketing et de la communication, il allie exploration personnelle, pratique du métier et recherche incessante d'amélioration dans une approche intégrative, qui s'intéresse au secteur de façon globale, en le replaçant au centre de l'entreprise. Sa démarche s'attache à formaliser de manière spécifique les problématiques communicationnelles qui touchent les structures en tenant compte de leurs divers niveaux d'organisation.

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  1. LES LECTURES DE GANGOUEUS – Invitée : MOHAMED MBOUGAR SARR pour « De purs hommes » – @friCulturelle

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