Communication

Olivier Madiba, un gamer en quête de l’héritage Africain (1)

Il y a presque un an jour pour jour, j’étais devant ma télé. Il était à peu près vingt-trois heures et ma mère, en visite, m’avait pressé de venir regarder ce reportage avec elle. Lorsque la journaliste a commencé à parler d’un jeu vidéo made in Cameroun, une moue cynique a revêtu mon visage. « Un énième « jeu vidéo » complètement pourri qui va encore nous faire honte devant le monde entier » ai-je pensé, en me remémorant un jeu vidéo sénégalais qui avait fait le buzz plus tôt dans l’année. Je ne peux retranscrire ici le plaisir qui m’a envahi quand j’ai réalisé à quel point je m’étais trompé.

Passé les premières minutes de fierté, j’ai voulu savoir comment une équipe ancrée dans un terreau réputé infertile avait pu développer un produit d’une telle qualité sans quitter le sol Camerounais. C’est là que j’ai découvert Olivier Madiba. Quelques mois après l’ouverture de ce blog, il figurait sur ma liste des disrupteurs à interviewer. J’ignorais où et quand j’aurais l’opportunité de le faire, mais je savais que je le ferais. L’occasion s’est présentée un vendredi après-midi, sous la forme d’une publication Facebook de la page du jeu vidéo :

« Aurion et le Cameroun exposé en ce moment à #indiecadeEU à Paris 😊😊
Venez nombreux si vous êtes à Paris pour découvrir l’Héritage. » – page Facebook d’Aurion: l’heritage des Koriodan

J’ai réfléchi une minute, ai recasé mes obligations de l’après-midi, puis me suis rendu au Conservatoire national des arts et métiers, où se tenait l’Indie Cade Europe 2016, le festival international des jeux vidéo indépendants. Après avoir erré d’un bâtiment à l’autre, m’être perdu, retrouvé puis perdu à nouveau, assisté à une conférence sur un jeu vidéo auquel je n’ai rien compris, je l’ai enfin trouvé.

L’homme se tient en bas de l’amphi, sur l’estrade. Il vient de terminer sa présentation et répond patiemment aux questions des participants, qui font la queue. Je patiente. Pensant sans doute que j’ai des questions également, il se tourne vers moi, je lui réponds que je suis là pour une interview. Nous convenons de la faire dans quelques minutes. C’est à l’extérieur de l’amphithéâtre, adossé à une table dans le vestibule du bâtiment, entre les passants et les discussions, que je choisis de la faire. En audio, avec mon portable en guise d’enregistreur. Pour détendre l’atmosphère, je lui demande de se présenter. Il répond de façon automatique et brève, comme une mécanique bien huilée :

« Je suis Madiba Olivier, fondateur de Kiro’o Games, le premier studio de jeux vidéo au Cameroun.»

Ce qu’il ne dit pas, c’est qu’il est également l’un des fondateurs de Madia, une SARL où il a fait ses premières armes en entrepreneuriat, l’auteur du roman Jour et Nuit, publié en 2009, et un membre de la promotion 2016 du YALI (Young African Leaders Initiative). 

Hum, pas très spontané. J’opte pour une approche plus rigolote avec ma seconde question, je lui demande pourquoi il n’y a pas de filles dans sa team. Il rit avant de répondre.

Olivier Madiba : il y a une fille dans mon équipe, qui est dans la com’. On a essayé de recruter des filles dans l’équipe technique mais la plupart nous disaient que les horaires et le rythme de travail allaient les empêcher de se marier.

J’ai un blanc avant d’exploser. Je lui demande si c’est vrai. Il rigole franchement avant de rétorquer, les mains levées en signe d’innocence :

OM : ce n’est pas de notre faute, cette fois-ci on promet… Non c’est vrai !

LD : c’est une vraie excuse ?

OM : c’est vrai ! Il y en a d’autres qui nous disaient qu’elles ont chorale, que pour elles c’est sacré : elles doivent aller chanter à la chorale, c’est pour ça qu’elles ne peuvent pas bosser le mercredi après-midi.

LD : c’est quoi le rythme de travail ?

OM : à Kiro’o Games on travaille de 9 h à 22 h 30 chaque jour en moyenne, quand tout va bien. Sinon c’est 9 h – 2 h du mat’.

LD : vous l’avez trouvé comment ce rythme ?

OM : la nécessité.

LD : vous avez essayé plusieurs choses avant de vous décider pour 9 h ?

OM : non non non, j’ai dit ça aux gars dès le début. Qu’on a trop de retard avec l’humanité dans ce qu’on veut faire pour prendre notre temps. Que si on doit être bons, on va devoir faire un stage bloqué… Dès le début. Dès le début on était en crunch. Parce qu’il fallait apprendre et en même temps réaliser le jeu. Si on avait eu tout le temps qu’on voulait on aurait sorti le jeu en trois ou quatre ans. Mais on n’avait pas quatre ans, donc on a dû compresser quatre ans, en deux.

LD : comment ça vous n’aviez pas quatre ans ?

OM : on n’avait pas trouvé les sous pour quatre ans. Qui allait donner 500 000 € à des gars qui n’ont jamais fait de jeux ? Déjà que pour avoir les 250 000 c’était un miracle !

LD : du coup, vous travailliez du lundi au dimanche ? Non, quand même pas ?

OM : non. On dormait lundi-samedi au bureau de janvier 2014 à mai 2015, après on a décidé de quand même rentrer chez nous. Enfin eux ils rentraient chez eux et moi je continuais de dormir là. Ouais…  J’ai littéralement commencé à habiter chez moi en 2016. J’ai fait deux ans dans un appart dont j’ai payé le loyer, et je ne rentrais que le week-end.

LD : comment tu as rencontré tous les membres de la team ?

OM : j’avais une première équipe qui m’a lâchée à un moment. J’ai rencontré la plupart des membres par la suite. Il y a des centres culturels où il y a des artistes qui se rencontrent, c’est là où on allait poster des trucs pour dire « venez, suivez-nous on va faire un jeu !». Pour les programmeurs j’allais dans des forums de programmeurs camerounais sur Facebook, je leur disais « qui veut faire un jeu vidéo ici ? Venez me rejoindre à tel endroit et on en discute ».

LD : d’accord… Ça a été vraiment du « go go go ! » Pourquoi la première équipe t’a lâchée ?

OM : parce qu’ils n’étaient pas habitués à avoir quelqu’un d’honnête. Donc ils se sont dit que j’avais rassemblé les sous pour les…voler. Pour voler les sous des investisseurs. Et ils voulaient leur part du butin. J’avais beau leur expliquer que « non, j’ai vraiment pris l’argent parce que je compte vraiment faire ce que j’ai dit », ils n’y croyaient pas. C’est juste que dans le monde où ils vivaient ce n’était pas possible.

LD : c’était qui les membres ? Des amis ? Comment as-tu constitué cette première équipe ?

OM : je vais dire mon cercle proche. C’est… pas des amis, parce que c’est plutôt des gens avec qui j’ai travaillé. J’ai commencé à travailler avec et on est devenus amis par la suite. Kiro’o Games n’est pas ma première boîte – j’en ai une deuxième qui fait dans les sites-applications web -, donc il y en a avec qui je bossais déjà là-bas. Ils étaient employés à Madia, ma première boîte, ils sont devenus actionnaires à Kiro’o. Je connais Dominique (Dominique Yakan, expert illustration et level designer de Kiro’o Games) depuis 2003, depuis qu’on a commencé. Et le reste des gars, on les a recrutés et on est devenus proches pendant le développement.

LD : d’accord. Comment tu passes de « j’ai une boîte normale » à « je vais créer un jeu vidéo ? » Tu avais quel âge quand tu t’es lancé dans l’entrepreneuriat ?

OM : 21 ans.

LD : 20… Pause. Pourquoi 21 ans ? Enfin, à 21 ans on pense plutôt à avoir un travail salarié pas à créer une entreprise, non ?

OM : non. Pas quand on est au Cameroun et qu’on réalise que ce n’est pas ce qui nous attend à la fin de nos études. On a compris très tôt, hein ? Que… C’est-à-dire il y a un moment où on se retrouve avec des amis, on est à la fac, on reprend nos classes, on se rend compte qu’on n’a pas les réseaux qu’il faut pour avoir du boulot… Qu’on n’aura jamais de visa pour aller à l’étranger… Donc, en fait, on a raté nos vies avant qu’elles commencent. Et là on se dit : pourquoi est-ce qu’on ne se réunirait pas pour faire quelque chose ensemble ? Et là on prend tous ceux qui font droit en espérant ne jamais être avocats, tous ceux qui font compta on sachant qu’ils ne seront jamais comptables à la CNPS, etc..

Donc toute cette masse de désespérés là, on s’est rassemblés et on a dit : « bon ! La société a dit qu’on est foutus on va leur dire fuck you ! » Et on a monté notre première boîte qui fait justement dans les sites web.

LD : elle continue à tourner ?

OM : oui elle continue. Madia – groupe Madia -. D’ailleurs Kiro’o Games a été incubé par Madia, donc Madia est actionnaire dans Kiro’o Games.

LD : quels étaient vos premiers clients, à Madia ?

OM : Ketch, une entreprise de BTP. C’est les premiers à nous avoir donnés notre chance. Ils avaient aussi un management jeune, qui nous a vus et qui a dit « on vous fait confiance hein ? Ne nous décevez pas ! ». Et avec eux aujourd’hui on est aussi une forme de famille étendue, la famille Ketch. Et après on a commencé à faire des sites web pour des ministères et des trucs comme ça… Avec les sous qu’on gagnait, on achetait que du matériel et on payait de quoi tourner. Alors on ne se donnait pas vraiment de salaire, mais on se donnait de quoi manger par jour. Dans la première boîte, on appelait ça le BE, budget exécutif. Je ne sais plus pourquoi on avait trouvé ce terme-là… Non, c’était budget d’entretien ! Voilà. Le « BE ». C’était genre quand tu arrivais chez notre comptable, tu lui disais : «donnes-moi mon BE !». Ça te permettait de te payer un sandwich et un sachet d’eau. On a fait ça pendant un an et demi, deux ans même, et la troisième année alors qu’on avait réussi à mettre de côté un million de fcfa – je crois que c’est environ 1500 € -. C’était beaucoup d’argent pour nous à l’époque. La microfinance – parce qu’on n’avait même pas de quoi payer une banque -, la microfinance a fermé avec notre tune.

LD : ouh là !

OM : on a ri.

LD : vous avez ri ?

OM : très grand conseil à tous ceux qui se lancent dans l’entrepreneuriat : quand arrive l’apocalypse,  ris. Tu dois être capable de te foutre de ta gueule, tout le temps. Tu dois te moquer de toi-même d’abord.

LD : vous n’avez pas pensé à faire quelque chose pour récupérer votre argent ?

OM : non. Il y en avait qui étaient énervés mais pas le staff dirigeant. Nous on a ri. On a ri et le lendemain on a dit « bon ben, on recommence, il y a quoi ? »

LD : et vous avez recommencé.

OM : de toutes les façons ce n’est pas compliqué, est-ce qu’on a le choix ? On va pleurer mais au final des finals, on doit trouver une solution.

LD : un bel état d’esprit ! C’était quoi ? Une culture comme ça que vous aviez, qui vient du fait que vous ayez vécu les mêmes choses, avez eu la même expérience ?

OM : oui, c’était ça. On est sorti d’une fac infernale – bon, ça s’est amélioré maintenant, la fac n’est plus comme ça -, mais on est sortis d’un lieu infernal sans vouloir être médiocres pour autant et ça nous a forgés.

LD : c’est quelle fac ?

OM : l’université de Yaoundé 1.

LD : qu’est-ce qui s’est passé, vous vous êtes attirés les uns les autres et vous avez commencé à traîner ensemble ?

OM : je vais dire que sur ce coup j’ai eu une main très heureuse. On s’est attirés littéralement vu qu’on marchait ensemble et qu’on se rendait compte qu’il n’y avait qu’entre nous qu’on se comprenait, avec une mentalité un peu honnête et tout ça… On était un peu cultivés dans un environnement où… Bon, les gens voulaient seulement boire, nous on aimait causer politique et autres… C’est déjà ça qui nous avait réunis à l’époque. Pour Kiro’o Games aussi j’ai eu beaucoup de chance quand je recrutais, mais maintenant que j’ai beaucoup évolué je ne laisse plus ce choix à la chance, on sait comment recruter les bonnes personnes maintenant.

LD : comment est-ce que vous vous y prenez, pour recruter ?

OM : on a une sorte d’interview de recrutement qui ressemble presque à du FBI. On ne te pose même presque pas de questions sur tes compétences, on te pose des questions qui permettent de savoir si tu es quelqu’un de bien. Avec des réalités africaines.

On recrute comme les meilleurs groupes du monde en fait.

Donc là on a pris des stagiaires et c’est… Des perles.

LD : donc il y a des perles en Afrique ?

OM : beaucoup ! Si vous soulevez la merde, en dessous il y a une génération qui pousse, où si vous puisez bien, vous trouvez de belles personnes. Ce que les gens voient, ce sont nos gouvernements vieux, corrompus et tout ça mais en dessous il y a aussi des jeunes qui se battent. Certes, certains ne sont pas sérieux, mais il y en a beaucoup qui ont décidé que « gars, on va bâtir ce monde ! » On a une phrase à Kiro’o c’est « on va changer le monde ou mourir en essayant ». Et j’ai dit une fois sur mon mur (Facebook) que

« pour moi être Africain c’est un privilège ».

LD : (sceptique) c’est un privilège ?

OM : oui.

LD : (incrédule) dans notre contexte en Afrique Centrale ?

OM : oui.

LD : ok d’accord. Pourquoi ?

OM : parce que j’estime que si la vie a été faite pour que l’âme humaine vienne grandir, ceux qui décident d’aller jouer – comme dans un jeu vidéo – dans l’endroit le plus dur sont les plus forts. Donc être africains c’est être à l’endroit où on a le meilleur potentiel au monde pour inspirer les gens. L’histoire que je raconte et qui fait du bien à tout le monde quand ils sortent de la pièce, c’est au final pas parce que j’étais dans un endroit où on m’a tout donné pour réussir. C’est parce que j’arrive à dire aux gens « voilà ce que nous on a fait en y croyant, alors qu’on était en enfer ». Enfin… Supposé l’enfer. Donc eux quand ils sortent de là ça les motive encore plus et ça, je me dis c’est ce que l’Afrique a à offrir au monde, l’inspiration. Le seul truc c’est juste qu’il faut s’en rendre compte. Quand tu as un arbre qui pousse dans le désert, la leçon que tu donnes à tous les arbres de la forêt qui (se font chier)… C’est une occasion pas possible ! Quand tu le prends du bon côté. Sans compter qu’on a la chance ultime de pouvoir capitaliser sur les erreurs des autres.

LD : … (disrupté)

OM : on arrive à l’ère où nous on veut mettre notre énergie – l’électricité en Afrique -, à un moment où tout le monde a déjà compris que le nucléaire est dangereux, et le truc n’est pas la solution que les gens croyaient être, donc nous on va venir capitaliser une fois sur de l’énergie propre. On peut éduquer nos jeunes en oubliant toutes les erreurs d’éducation que les autres ont faites, on peut apprendre – et on a déjà compris -, que le capitalisme n’est pas la voie… Être africain c’est totalement un privilège pour moi, totalement ! C’est aussi une responsabilité, c’est qu’on doit sauver le monde. Littéralement hein ?

LD : comment on fait quand on se trouve à un endroit où on nous dit « l’Etat providence est mort» alors qu’on a l’habitude de se tourner vers l’Etat, de tout attendre des institutions étatiques ?

OM : on le change.

LD : on le change en le transmettant avec des leaders, on n’en a pas énormément.

OM : alors tu deviens le leader. Leader ce n’est pas forcément aller marcher en route, lever des pancartes et décider de faire des coups d’Etat. Il y a ceux qui font ça – très courageux hein, ils ont tout mon respect -, mais être leader c’est juste, … comme moi j’ai dit aux gars, c’est-à-dire… Je bavarde. Et je vais bavarder tant que je peux. Dès que j’ai l’occasion de transmettre ce message je le fais. Je le vis ce message. C’est ça être leader. Pour ceux qui m’ont rencontré à la fac, je n’étais pas un battant hein ? Mentalement, j’étais aussi déprimé que tout le monde. J’étais aussi dans ma boucle de dépression non-stop. Complaintes, plaintes, tout ça… J’ai juste décidé que c’est bon. Il y a des gens qui nous ont soutenus, qui nous ont dit « transmettez ! » On se bat. Tout le monde se bat, il faut qu’on transmette cet état d’esprit. Maintenant ça ne va pas prendre chez tout le monde, mais l’idée c’est que ça prenne chez assez de personnes pour que ça bouge.

Les autres nations n’ont pas moins souffert que nous. C’est un mythe, l’Africain n’a pas plus souffert que les autres. Tout le monde doit se débarrasser de cette idée. Ça nous emprisonne pour rien.

J’ai passé six semaines aux Etats-Unis en programme YALI, le plus gros cadeau que les Américains et les Européens m’aient fait c’est que j’ai réalisé qu’en fait, c’est aussi difficile ailleurs que chez moi. La difficulté change de nom, change de forme, mais elle ne cesse pas d’exister. Ça m’a libéré toute une partie de mon cerveau qui faisait trop d’efforts à me dire « si j’étais ailleurs, ça allait être plus simple ». Non. Je suis déjà au meilleur endroit, j’ai mes problèmes, et ce seront mes problèmes jusqu’à ce que je les règle, avec les moyens que j’ai. Je ne peux pas changer mon gouvernement ? D’accord. Je ne peux pas avoir d’argent ni de soutien de mon gouvernement ? D’accord. Est-ce que mon gouvernement me laisse en paix ? Oui. Est-ce que mon gouvernement tant que je ne touche pas à ses intérêts me fout la paix ? Oui. C’est suffisant. A partir de là j’ai internet. On a levé nos fonds, est-ce que ce sont les Camerounais ou l’Etat qui nous les ont donnés ? Non. Enfin c’est des Camerounais de la diaspora oui, mais je veux dire… On a utilisé internet. Je suis ici parce que internet existe, j’ai pu faire ce que j’ai fait et je capitalise dessus.

LD : comment s’effectue la transition entre le moment où vous vous retrouvez sans économies et Kiro’o Games ?

OM : ça c’était une épopée ! Je crois qu’on va écrire un bouquin. On a passé tout 2013 à vivre littéralement de dons. Et je me rappelle c’est genre dès qu’on publie qu’on va faire un jeu vidéo je fatigue tous mes amis en inbox ; je leur demande s’ils peuvent m’envoyer 50 €, 100 €, 20 €, et c’est avec ça que je nourris six gars. J’avais sept mois d’arriérés de loyer, donc… On était six gars – c’était un peu la core team –, et il y avait des jours où on se retrouvait avec un dernier billet de 10 000 francs et où je regardais en disant « bon ben, ça ne sert à rien de philosopher sur cet argent de toute façon c’est tout ce qui reste. Donc on prend ça et on va mangerrrrrr ! »

LD : rires.

OM : non mais, on est morts de toute façon, donc autant en finir dans l’honneur. Et puis j’avais un truc où je disais à Dieu « j’ai fait ma part, tu fais la tienne. Il nous reste 10 000, je ne vais pas philosopher sur cet argent ça ne sert à rien. On va prendre ça on va aller manger avec mes gars, et demain s’il n’y a pas de solution c’est qu’il n’y en a pas. » Et le lendemain en général on avait un e-mail ou quelque chose qui nous disait « je peux vous envoyer 15 € ? ». Je me disais « voilà ! » Rires.

LD : wow. Il y a quand même eu une vraie solidarité !

OM : oui oui. Mais c’est aussi parce qu’on a mis en place beaucoup d’éléments qui rassuraient les gens.

LD : lesquels par exemple ?

OM : c’est un truc qu’il faut que les gens comprennent, la confiance ça se construit. Quand on monte notre levée de fond, il y a des gens qui ont dit qu’ils allaient investir en septembre 2013 et c’est en janvier 2015 qu’ils ont concrétisé. Parce qu’ils ont d’abord vu tout le parcours. Aujourd’hui j’arrive à entrer dans une pièce où on me donne 10 000 € après un pitch de 10 minutes, mais c’est parce que j’ai d’abord bâti la confiance sur un truc où j’ai souffert, je ne sais pas si tu vois un peu ? Hors ça c’est partout hein ? Même aux Etats-Unis, vous n’arrivez pas dans une pièce on vous donne 50 000 $ comme ça, vous devez bâtir votre capital de confiance. C’est quelque chose que nous en tant que jeunes africains on doit comprendre.

LD : on doit faire nos preuves.

OM : on doit faire nos preuves avec ce qu’on a. J’ai aussi compris qu’à la Silicon Valley contrairement à ce que je croyais – parce qu’on dit souvent « ouais, mais il faut au moins un truc pour commencer…» Non ! 90 % des prototypes de ces gars c’est avec des papiers cartons, des crayons de couleurs et du scotch. Vous voyez Dropbox ? J’ai appris que s’ils ont levé des fonds, ce n’est pas parce qu’ils avaient un logiciel ; ils ont fait un montage vidéo de comment le logiciel va tourner – c’est un truc qui prend à n’importe qui 30 min – 2 h -, ils ont mis cette vidéo qui expliquait « voilà comment on va faire si on veut mettre des fichiers en ligne », et ils ont posé ça sur un forum, où des gens on dit « on aimerait bien ça ! ». Ils ont pris ça, et ils sont allés le montrer à des investisseurs pour leur dire « bon, vous voyez il y a 50 000 personnes qui disent qu’ils veulent ce qu’on a fait ! »

LD : rires. Il faut être gonflé quand même pour faire des trucs comme ça !

OM : je veux dire, ça part aussi d’un principe simple, c’est que les affaires ce n’est pas Walt Disney. Si vous voulez faire des affaires il faut être gonflé. C’est plus ou moins la jungle et ce n’est pas parce que c’est des humains que c’est différent. Je donne un exemple simple : quand tu vois quelqu’un qui te dit « je veux faire du football pro » et après il te dit « je ne connais ni Lionel Messi, ni Christiano Ronaldo », est-ce que tu le prends au sérieux ?

LD : non, pas du tout.

OM : après quand il te dit « je veux être pro », mais c’est le même gars que tu vois se lever à 9 h, manger des burgers toute la journée, ne pas courir, ne pas faire de sport, et il te dit qu’il sait qu’une fois qu’il sera sur le terrain il sera bon. Et que s’il doit s’entraîner il faut d’abord qu’il trouve un agent sinon ça ne sert à rien… Tu ne le prends pas au sérieux ! Ce n’est même pas parce que tu ne veux pas son bien mais parce que tu sais que le jour où il va se retrouver dans la vie d’un vrai footballeur professionnel, ça va le tuer ! Parce que quand on va lui dire « tu ne dois plus toucher ta femme pendant 3 mois, tu dois suivre des directives spécifiques » ; comme tu n’as pas de discipline, toi tu veux jouir seulement, manger, boire, dormir, avoir l’argent qui tombe, mieux on te laisse dans ton rêve et dans ta médiocrité comme ça. Tu vois un peu ?

LD : rires, oui oui !

OM : c’est ce que les gens doivent comprendre. Fais ta part, pour qu’au moment où survient l’occasion, tu sois au moins prêt. Donc lèves-toi tous les matins, cours de 5 h à 7 h, gère ton entrainement comme quelqu’un de sérieux et là, maintenant oui, si tu n’as pas d’occasion tu vas te plaindre. Si tu ne le fais pas, même ceux qui passent et qui peuvent te la donner, et qui ont déjà parcouru ton chemin vont te dire « non, mon ami, mieux je continue ma route, tu es un blagueur !» Et ça, on n’a pas besoin que le gouvernement change pour le comprendre, on n’a pas besoin que l’Europe accepte l’esclavage qu’ils nous ont fait subir pour le comprendre, on n’a pas besoin qu’on nous donne une aide de 40 milliards d’euros pour le comprendre, … Non. Du tout. C’est juste psychologique.

LD : ça c’est sûr. Il y a un gros travail à faire dans la mentalité.

OM : c’est même simple, paradoxalement.

LD : (disruption 2) comment ça c’est simple ?

OM : Bah il suffit de le vouloir. Vraiment !

.   .   .   .

Le comble pour un disrupteur est d’être disrupté ! Rires. Inutile de dire que j’ai beaucoup appris en faisant cette interview. Laissez-moi vous faire une confidence : le reste est encore mieux ! Nous en sommes au quart de l’interview, je vous dis à bientôt pour la suite 🙂 (Je vais surement vous parler de disruption avant, parce qu’il y a de la confusion dans l’air et… Ni vous ni moi n’aimons ça, pas vrai ?)

Ace, @ledisrupteur

5 Comments on Olivier Madiba, un gamer en quête de l’héritage Africain (1)

  1. La disruption au sens pur du terme, made in Cameroon. Olivier Madiba c’est un vrai « crack » ^_^
    J’ai gobé l’interview d’une traite. J’attends les prochaines parties !

    Aimé par 1 personne

  2. Au top, juste au top. Je devrais lire mon condensé Weekly plus souvent. Juste disruptée!

    Aimé par 1 personne

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